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1700 kilomètres en 16 heures 30 en sphériqueImprimer

Auteur : Maurice Bienaime

Année de publication : 1911

Titre de l'ouvrage : La vie au grand air - novembre 1911 - numéro 687

Editeur : La Vie au Grand Air

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De l’Oise au Golfe de Riga, un ballon sphérique se livre à la tourmente et parcourt, – en 16H, 30, – 1.700 kilomètres. Les aéronautes, MM. Maurice Bienaimé et Rumpelmayer assistent à un naufrage dans la Baltique.

Sur une carte, la ligne droite reliant La Motte-Breuil (Oise) à Alt-Sauken près de Mittau (Courlande), mesure 1.700 kilomètres. La tempête du Sud Ouest, qui souffla sur l’Europe le 5 novembre dernier, a permis au ballon sphérique La Picardie (2.200 mètres cubes), de franchir cette honnête étape en 16 heures et demie, c’est-à-dire à une vitesse dépassant 100 kilomètres à l’heure. De ce rapide voyage, la Vie au Grand Air a bien voulu me demander la relation. La voici: mais que les lecteurs de ce journal veuillent bien excuser le décousu de ces notes simplement, hâtivement prises sur mon livre de bord.

A dire vrai, le pilote et le passager de La Picardie – M. René Rumpelmayer – souhaitaient surtout, en mettant ainsi à profit la bourrasque, battre le record du monde de la distance détenu, on le sait, par MM. Henry de La Vaulx et Georges de Castillon avec 1.925 kilomètres (9-11 octobre 1900). Ce désir, ils l’éprouvent encore. Le record du monde appartient toujours au vice-président et au trésorier de l’Aéro-club de France. L’on verra plus loin pour quelle raison majeure, l’équipage de La Picardie se résolut à un atterrissage prématuré.

Notre ballon avait été gonflé d’hydrogène pur à l’aéro-parc Clément, situé près de l’usine de la Motte-Breuil, aux environs de Compiègne. Il s’envola le 5 novembre, à 3 heures et demie du matin, disposant de 80 sacs de lest.

Ce départ n’alla pas sans difficultés. Le vent soufflait si violemment, que je dus procéder au pesage dans le hangar même. Il eût été impossible aux hommes de manœuvre de maintenir l’aérostat à l’extérieur. M. Rumpelmayer et son pilote montèrent à leur bord; je provoquai une rupture d’équilibre de 80 kilogrammes, et donnai l’ordre à l’équipe de nous transporter sur la pelouse. Naturellement, à peine avions-nous dépassé le seuil du hangar que la tempête nous arrachait aux mains qui nous retenaient. L’ascension commença par un traînage dans la prairie ! Un nouveau délestage nous livra à la tourmente.

L’impression que nous ressentîmes alors fut d’être entraînés non par un courant, mais par un torrent de vent ! Les premières minutes, nous éprouvâmes un ballant considérable, puis le ballon s’apaisa, s’immobilisa dans le fluide qui se précipitait éperdument vers le Nord-Est.

La France, la Belgique et l’Allemagne ont été pour ainsi dire franchies à l’aveuglette. Dès que l’altitude excédait 500 mètres, nous étions plongés dans les masses d’ouate des nuages. Cependant, à 6 heures et demie, nous pûmes reconnaître, un peu avant l’aube, les lumières claires des villes du Rhin. Après avoir contrôlé, par la boussole, que le vent nous entraînait nettement vers la Baltique, le voyage se poursuivit au milieu ou au-dessus des nuages qui, trop longtemps, dissimulèrent le sol.

A onze heures et demie, un bruit d’abord confus, puis plus distinct, monta vers nous. C’était le bruissement que redoutent si fort les aéronautes, la grande rumeur de la mer !… Nous l’écoutâmes sans émotion, car nous l’attendions d’une minute à l’autre et n’ignorions point de quelle mer il s’agissait. Notre provision de lest et notre vitesse nous permettaient de l’affronter sans témérité. A ce moment-là, La Picardie descendit légèrement, se dégagea des nuages, comme pour nous permettre de contempler, à 400 mètres d’altitude seulement, la Baltique absolument démontée.

Ce spectacle, sans qu’il ait troublé notre confiance de retrouver la terre ferme, était vraiment impressionnant. La mer en furie, flagellée par le vent, paraissait noire, et sur le fond ténébreux, s’épandaient les grandes coulées d’écume des vagues déferlées… L’opposition brutale de blanc et de noir, à perte de vue, avait quelque chose de sinistre… Cette mer obscure et éclatante, ce ciel gris et lourd d’hiver étaient bizarrement éclairés… Une drôle de lumière, en vérité, une lueur falote surgissant, semblait-il, non d’au-dessus mais de dessous les nuages, du fond d’un mystérieux et troublant horizon !…

Nous devions, par surcroît, être témoins d’un événement tragique dont toute ma vie, je pense, je garderai l’émouvant souvenir: Parmi les vagues énormes qui se gonflaient jusqu’à dix mètres de hauteur, avant de crever dans un bruit de tonnerre et le rejaillissement du poudrain, une barque, une simple gabarre s’avançait, serrant au plus prés. Sa voilure réduite était constituée par un tape-cul et un foc. Son pont supportait, de l’avant à l’arrière à bâbord, et à tribord, deux rangées de caisses de bois blanc. Notre faible altitude et de puissantes jumelles me permirent de noter ces détails. Je distinguai même l’homme de barre, dont la tête seule dépassait le niveau des caisses… Soudain, comme je suivais la marche de la malheureuse et bondissante coquille de noix, je vis la voilure s’abattre… Le bateau se mit en travers au vent, se cabra, reçut un énorme paquet de mer, piqua de l’avant… et disparut !… Il disparut instantanément, comme avalé par la lame, et rien ne revint à la surface, ni une vergue, ni une caisse, pas un homme !… Le tout avait été engouffré par cette eau noire en révolte, cette eau noire tachée de blancheurs livides que le crépuscule, déjà, commençait à grisailler… Je, me répète; à ce moment, La Picardie filait très bas au-dessus de la mer; pendant huit minutes, avant l’engloutissement, j’ai suivi de mes jumelles la gabarre dans la tempête, tandis que nous la rattrapions pour la dépasser, et c’est immédiatement après l’instant fugace où le ballon la surplomba qu’elle sombra ainsi corps et bien !… Pour quelle cause !… Le ballon a-t-il causé à l’homme de barre une terrible seconde de distraction ? Et que durent-ils penser, les naufragés, au moment suprême, en voyant passer au-dessus de leur agonie, la bulle légère qui allait vers la Terre, vers la Vie !…

Ensuite, ce fut de nouveau I’enveloppement impénétrable des nuages où nous poursuivit la chanson de mort de l’inexorable mer… Un grain survint; qui nous coûta beaucoup de lest et, avec le grain, la nuit. Depuis longtemps, nous n’avions pu contrôler la direction. Où allions nous ? Sans nul doute, c’était bien la Baltique qui se plaignait en bas, mais vers quelle région étions-nous emportés ? Vers la Russie et les étendues continentales, ou vers l’étroite Scandinavie et l’Océan Glacial ? Tout à coup, un bruit familier, joyeux, nous pencha, attentifs, sur le bordage… Sous les nuages, sur… la Terre, un chien aboyait !

Il devenait indispensable de reconnaître la route. Un coup de soupape léger rapprocha le globe aérostatique du globe terraqué. A deux cents mètres, la boussole nous apprit que la direction était plein Nord. Le vent avait changé… depuis combien de temps ? Nous pouvions espérer une direction beaucoup plus Est dans la haute atmosphère, mais le doute était trop angoissant pour nous permettre de nous aventurer sans précision dans la nouvelle nuit. On peut, à bord d’un bon ballon et par vent rapide risquer la traversée de la Baltique, mais l’Océan Glacial !…

Eventré par l’arrachement du panneau de déchirure, le ballon atterrit dans le vent terrible, à peine calmé, traîna pendant cent mètres dans un champ détrempé, qui adoucit les chocs. Le vent était encore si violent que nous dûmes attacher le guide rope à un arbre afin d’empêcher le matériel d’être emporté. Nous passâmes la nuit dans la nacelle, à 600 mètres d’une maison isolée, sans avoir la pensée d’y demander l’hospitalité. Les aéronautes qui ont accoutumé d’atterrir la nuit, connaissent trop le rude accueil des chiens furieux et des rustiques épouvantés par les visites nocturnes.

Après avoir subi, sous notre dérisoire abri, d’abondantes ondées chassées par un vent glacé, le soleil se leva par un ciel violet, puis orangé, et disparut vite derrière la haute et mélancolique muraille d’une forêt de sapins. Cependant, des paysans étaient accourus, effrayés, méfiants. L’un d’eux mimait le plus violent désespoir. C’était le propriétaire du champ qui appréhendait les calamités les plus terribles. En apercevant, à son lever, la nacelle, sa femme s’était écriée : « Le diable, pendant la nuit, a bâti une maison chez nous ! » Une institutrice allemande, qui fort heureusement se trouva là pour nous servir de truchement, nous expliqua cette naïve épouvante, et nous procura la troïka qui, par des routes impossibles, après quatre vingt verstes de cahots dans les ornières, nous amena à la gare de Dauzewas d’où un train allait partir vers Riga.

A Riga, présentation des passeports non visés à la frontière comme on le devine. Les règlements de la police russe sont formels. Le gouverneur dut demander des instructions à Pétersbourg après nous avoir fait promettre de ne point quitter la ville avant leur arrivée. Ce gouverneur fut d’ailleurs charmant. Il s’excusa avec une parfaite bonne grâce de ses rigueurs administratives, d’être obligé d’appliquer des règlements qu’il trouva lui-même ridicules et désuets, et mit son automobile à notre disposition. Pétersbourg ne fit pas de difficultés. Notre très douce captivité a été brève. Vingt-quatre heures plus tard, nous étions libres d’entreprendre le voyage, terrestre Riga – Paris. Il exigea deux jours et trois nuits alors que la traversée aérienne n’avait pas duré 17 heures.

Je ne terminerai pas ce compte rendu sans féliciter vivement M. René Rumpelmayer, un pilote d’avenir, de son esprit sportif, M. Rumpelmayer n’en était d’ailleurs pas à sa première ascension. Il peut déjà revendiquer quelques randonnées lointaines. C’est ainsi qu’il voulut bien m’accompagner antérieurement à Amberg (Bavière), à Linz (Autriche), et qu’il me pilota lui-même, récemment, jusqu’à l’île de Noirmoutier. L’humeur de ce charmant compagnon ne s’altère que lorsque l’heure de l’atterrissage sonne, et elle sonne fatalement ! Je ne saurais lui adresser que ce reproche – un reproche qui est encore une qualité.

Ainsi que je l’ai fait remarquer au début de ces notes de voyage,- la distance parcourue par La Picardie atteint 1.700 kilomètres, à vol d’oiseau. Si nous avions tenu l’atmosphère deux heures de plus, le record du monde de la distance, établi en 35 heures 45 minutes, eut été battu en 18 heures 30 ! L’effort est à recommencer; nous recommencerons.


MAURICE BIENAIMÉ