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Comment on devient aviateurImprimer

Auteur : André Beaumont

Année de publication : 1911

Titre de l'ouvrage : Lecture pour tous - Octobre 1911 - Numéro 1

Editeur : Lecture pour tous

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Dans l’’histoire, encore si nouvelle et déjà si glorieuse, de l’aviation militaire, il n’y a pas de nom plus populaire que celui d’André Beaumont, sous lequel s’est fait connaître l’enseigne de vaisseau Conneau. Dans ses raids magnifiques, ce qu’on a tout particulièrement admiré, c’est l’élégance aisée, la précision et la sûreté de sa méthode. Comment est-il arrivé à réaliser cette perfection ? Quel témoignage nous apporte-t-il sur la science, où il est passé maître ? Au volume qu’il publiera incessamment à la librairie Hachette sous ce titre: « Mes trois grandes courses », nous empruntons ces pages où le célèbre aviateur fait lui-même le récit de ses plus passionnantes impressions et des plus émouvants souvenirs de sa triomphante carrière.

Lorsqu’’en août 1909, libérés des tâtonnements du début, nos premiers aviateurs commencèrent à étonner le monde de leurs exploits, j’étais enseigne canonnier à bord du cuirassé Patrie. Je ne songeais nullement alors à marcher à la « conquête de l’air » sur les traces de si glorieux aînés; toutefois, l’idée me vint que l’on pourrait utiliser la machine volante pour reconnaître, au cours des exercices de tir en mer, les points de chute des projectiles dans l’eau.

J’entrevoyais en imagination une série d’expériences intéressantes. Mais je ne connaissais absolument rien en aviation. Après bien des démarches de ma part, l’autorisation me fut accordée, en novembre 1909, de suivre les cours de l’Ecole supérieure d’aéronautique et de construction mécanique qui venait d’ouvrir ses portes. Dix mois durant, j’y fus élève. J’en sortis, à la fin de l’année scolaire 1909-1910, ingénieur d’aéronautique. J’obtins alors d’être attaché au bataillon des sapeurs-aérostiers, à Versailles. Enfin après une participation aux manœuvres de Picardie, de 1910, comme sous-pilote du dirigeable « Clément Bayard », je suis envoyé à Pau, à l’Ecole d’aviation de Caubios. C’est là que je vais m’initier aux mystères du « pilotage » des aéroplanes.


ESCAPADE DE DÉBUTANT – MON PREMIER VOL PLANÉ

Sept jours après mon arrivée à l’Ecole, je suis admis à l’honneur de « décoller » – c’est-à-dire de prendre mon vol – sur un « taxi ». On nomme ainsi, dans les champs d’aviation, les appareils destinés à servir aux essais des débutants. Ils en voient de rudes, ces « taxis ». De combien de maladresses n’ont-ils pas à subir les dangereux effets ! Aussi quelle lamentable physionomie n’offrent-ils pas ? Rafistolés, rapiécés, couturés de cicatrices, ils montrent partout les traces d’anciennes blessures reçues dans le service.

Donc j’escalade mon « taxi », sans appréhension, attentif aux conseils de notre répétiteur, déterminé à ne pas dépasser deux ou trois mètres de hauteur. La machine s’élance et je donne le coup de volant caractéristique du débutant. Je « décolle », trop bien même, puisque je m’élève, tout de suite, à 10 mètres. Naturellement je songe à descendre. Impossible: il y a devant moi une route, des hangars, des barrières et des arbres. Je ne puis éviter ces obstacles qu’en m’élevant encore plus ! Heureusement mon appareil m’obéit fort bien.

Je glisse, je vole avec aisance, je me grise un peu. Je passe au-dessus des spectateurs, ahuris d’une telle escapade; leurs gestes, non équivoques, me traduisent leurs sentiments. Je continue par curiosité, allant, venant, me promenant. Je n’hésite pas à exécuter le redoutable tour de l’aérodrome, à le recommencer même. Ma résolution d’atterrir est prise, lorsque le moteur faiblit soudain, sans me laisser le temps de choisir mon atterrissage. Je vais évidemment prendre contact avec le sol; reste à savoir de quelle manière. Il me semble que je m’incline un peu trop et vraiment sans élégance. Un léger choc se produit. C’est peu de chose après un premier vol de 8 kilomètres. Je m’en tire avec une roue « voilée ». On va me complimenter avec chaleur et j’en souris d’aise…. Mon étonnement de novice confine à la stupeur lorsque j’entends, de très loin, cet excellent répétiteur « m’attraper », sur le mode majeur de l’irritation, et me reprocher ma présomption.

Le lendemain 3 décembre, je subis, l’une après l’autre, les trois épreuves du brevet de pilote. Dès lors, tous les matins, mes camarades, Princeteau, qui devait périr si tragiquement à Vincennes au départ du circuit Européen, de Rose, de Malherbe et moi, exécutons des vols à l’aérodrome de Caubios. C’est au cours d’une de ces promenades aériennes que je m’initie à « la descente en vol plané » – un peu malgré moi. Voici comment. Je volais, avec confiance, à 150 mètres d’altitude, quand mon hélice stoppe: je sens l’air se dérober sous mes ailes. De consistante, l’atmosphère parait être devenue fluide. Après une seconde d’hésitation, je pique vers le sol à une vitesse qui, naturellement, s’accélère de plus en plus. Ma dégringolade prend une apparence de catastrophe. Par bonheur, au moment où les choses commencent il se gâter, je redeviens maître de mon appareil, je rétablis l’équilibre et je me pose à terre avec douceur.

Mon raid Pau-Paris (aérodrome de Villa-Coublay), accompli les 11 et 12 avril 1911, mit fin â mes « débuts ». Du moins avais-je terminé mes « classes », car, à mon a vis, la carrière d’un aviateur est une perpétuelle école. L’aviation ne se compose-t-elle pas d’une série d’incidents inattendus ? On ne vole à peu près jamais dans des conditions normales. Les surprises les plus étranges agrémentent les voyages les plus faciles. Le meilleur des pilotes est toujours à la merci du hasard. Je puis dire que chacune de mes trois grandes courses: Paris-Rome, Circuit Européen, Tour d’Angleterre, m’a offert une série de précieuses leçons pratiques.



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