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Auteur : Jacques Mortane

Année de publication : 1911

Titre de l'ouvrage : La vie au grand air - février 1911 - numéro 647

Editeur : La Vie au Grand Air

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La semaine dernière a été marquée par plusieurs prouesses merveilleuses: le raid Paris-Bordeaux-Pau du capitaine Bellenger, le voyage du sous lieutenant Ménard et les records de Lemartin enlevant huit et dix personnes dans son aérobus. Rien ne saurait rebuter les aviateurs. Chaque jour nous en avons de nouvelles preuves. Jusqu’ici nous pensions que l’espace ayant été vaincu, l’état atmosphérique le vengerait. Les obstacles étaient tous franchis, mais il semblait que la saison hivernale aurait raison de la volonté, du courage et de l’énergie de nos hommes-oiseaux. La semaine qui vient de se terminer nous a fourni, à plusieurs reprises, la preuve que nous nous trompions étrangement. L’aviation conquérante triomphe de tout, rien ne peut l’arrêter dans son élan effréné vers le mieux, vers la perfection. La locomotion de l’avenir va sans cesse en avant. Il est vrai qu’elle est merveilleusement secondée par l’intrépidité de ceux qui lui ont confié leur existence et par les prodiges accomplis par les constructeurs. Cette remarquable émulation mène la vie dure aux records et chaque jour presque en amène une hécatombe.

Comment célébrer cette prouesse du capitaine Bellenger réussissant à aller de Paris à Pau en 7H. 5 de vol effectif par une température aussi inclémente, prouesse au cours de laquelle il bat, et de loin, toutes les performances exécutées jusqu’ici ? Quelle surprise nous avons ressentie en apprenant que l’aviateur Lemartin était parvenu à emmener avec lui sept et neuf personnes ? Il semble que nous vivions dans le royaume des surprises. Et le revers de la médaille pour ces héros est que chaque fois qu’ils viennent de prendre place sur le palmarès glorieux, ils savent que le lendemain un autre y figurera peut-être. La situation de recordman n’est plus une sinécure. Cette émulation, cet élan vers l’incessant progrès font de l’aviation le sport le plus angoissant. Fêtons-le sans crainte, admirons-le sans restriction et conservons-le bien à nous, rien qu’à nous jusqu’au jour où il nous quittera pour devenir seulement un moyen de locomotion pratique. Et surtout tant qu’il gardera sa qualité sportive, travaillons, avec opiniâtreté, avec rage pour empêcher l’étranger de nous devancer. Nous avons connu l’aéroplane à ses origines. C’est le Français qui en a fait la merveille de mécanique qu’il est à l’heure actuelle. N’agissons pas avec lui comme ont fait nos constructeurs avec l’automobile. Ne laissons pas les autres s’en emparer le jour où nous abandonnerons les recherches et où ils n’auront que la peine de le perfectionner légèrement, pour s’imaginer qu’ils se sont attribués la suprématie définitive ! Le Français est un remarquable chercheur, un inventeur subtil, mais il manque parfois de persévérance. Espérons qu’il ne se laissera pas vaincre par ce défaut dans cette circonstance.

Mais rappelons les détails du record établi par le capitaine Bellenger et nous nous demanderons qui nous devons admirer le plus de I’officier assez téméraire et assez adroit pour mener à bonne fin voyage aussi considérable ou de l’appareil qui, sans la moindre défaillance s’est laissé dompter pour parcourir cet interminable itinéraire en sept heures de vol, alors que le train le plus rapide met 10H. 43.

Il était question depuis quelques jours d’un raid qu’un de nos plus habiles pila es devait accomplir. Il avait l’intention de se rendre de Paris à Pau en touriste. Huit escales avaient été prévues. La nouvelle intéressait le public, mais le temps semblait devoir triompher des plus acharnés. Or, le 1 février, quelle ne fut pas notre stupéfaction en apprenant que le capitaine Bellenger s’était envolé de Vincennes avec l’intention d’atteindre Pau dans les délais les plus rapides. II quittait l’aérodrome à 8H. 35 du matin et terminait sa journée à Bordeaux où il atterrissait à 5H. 3 de l’après-midi. D’ailleurs, voici le récit qu’il a bien voulu faire à notre correspondant:

« Au  départ de Vincennes, je gagne contre le vent, vers le nord-est, I’altitude de 200 mètres, puis me dirige vers le sud, par Juvisy et la tour de Montlérv. Je longe ensuite la voie ferrée d’Etampes à Orléans, en luttant de vitesse avec un express qui reste peu à peu derrière moi. De forts remous sur la forêt m’obligent à monter jusque vers 500 mètres; apercevant alors la Loire en aval d’Orléans, je pique dans le sud-ouest, passe la Loire près de Meung, non sans quelques nouveaux remous, et la suis par Beaugency jusqu’à Blois, où je la quitte, pour atterrir, à 10H. 32, à l’aérodrome de Pont-Levoy, à 25 kilomètres au sud-ouest de Blois.

« J’y suis reçu très cordialement, trop cordialement même, car on veut m’y garder, Mon moteur se faisant le complice du pilote ne se décide à partir qu’après de multiples sommations. II est alors 12H. 22. Je prends encore 200 mètres de hauteur contre le vent, puis tourne au sud-ouest par Montrichard, Ligueil, Loches, Châtellerault, vers Poitiers, où j’atterris, au camp de Biard, à 1H. 28. Mon mécanicien Pinguet m’y attend; les aides ne manquent pas: trois batteries. Pinguet soigne l’appareil pendant que je me restaure. « A 2 h. 30 environ, je fais placer l’appareil à un endroit convenable, et repars une troisième fois, toujours face au vent. Je suis la route de Poitiers à Bordeaux, très gêné par la brume que le soleil éclaire à contre jour. La partie située entre Angoulême et Barbezieux est particulièrement difficile. Enfin, après m’être demandé à plusieurs reprises si je n’ai pas commis d’erreur j’aperçois au loin, dans le sud-ouest le bec d’Ambès, avec la Garonne et la Dordogne. La route devient alors très facile jusqu’à Bordeaux, que je laisse à l’est, pour me diriger sur Croix-d’Hins. Je ne connais pas l’aérodrome, mais la forme bien caractéristique des hangars d’aviation m’indique l’endroit. D’ailleurs, il y a une vingtaine de personnes qui me font signe, et qui, un instant après, me serrent la main. »

Le lendemain, le capitaine Bellenger, quittait Bordeaux à 2H, 52, et laissons-lui encore la parole pour le récit de son voyage jusqu’à Pau: « Je n’avais pu partir le matin, les soupapes de mon moteur s’étant légèrement encrassées après la course de la veille. En quittant la Croix-d’Hins, je suis la voie ferrée. Un vent d’est me gêne et me pousse continuellement en dehors du chemin de fer, jusqu’à Morcenx. Je prends alors la direction de Mont-de-Marsan jusqu’à Saint-Martin. Je suis à 500 mètres d’altitude, et je me dirige vers Saint-Sever à partir d’où je suis la grande route qui me mène à Arzacq. Je rejoins la route de Bordeaux à Pau près de Thèze, j’aperçois le dirigeable Ville de Pau au loin. II me guide vers l’aérodrome que je distingue. Mes camarades de l’école Blériot arrivent à moi en monoplan pour me faire escorte et j’atterris après un vol plané. » Telle est, racontée avec une émouvante simplicité, la prouesse du capitaine Bellenger. Elle établit le record du monde de vol de ville à ville. Si 1911 débute ainsi, il nous est permis de nous demander quelle sensationnelle performance clôturera l’année ! Le jour où le nouveau recordman s’imposait à l’attention du monde entier par son envolée de Paris à Bordeaux, le sous-lieutenant Ménard accomplissait un raid également sensationnel. Emmenant le capitaine Camine comme passager, il réussissait à aller du camp de Châlons au camp de Satory. II franchissait la distance de 200 kilomètres en 2H. 5.
Enfin, au moment où le capitaine arrivait à Pau, l’aviateur Lemartin venait de voler pendant huit minutes avec sept personnes et le surlendemain, c’est avec neuf voyageurs qu’il évoluait dans les airs.

Les deux premiers jours de février ont réellement porté bonheur à nos hommes-oiseaux.


JACQUES MORTANE.