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La Dernière Machine à VolerImprimer

Auteur : N.C

Année de publication : 1900

Titre de l'ouvrage : Lecture pour tous - Avril 1900 - Numéro 7

Editeur : Lecture pour tous

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C’est déjà un problème singulièrement compliqué que celui de la navigation aérienne. Mais s’élever dans les airs sans aérostat et sans nacelle; devenir vraiment l’émule des oiseaux et comme eux traverser l’espace sur des ailes déployées; changer l’aspect de la nature et braver ses lois, voilà une entreprise qui a bien des raisons de paraître chimérique. Par son étrangeté même autant que par l’attrait du péril, elle a séduit d’ingénieux inventeurs et nous sommes à la veille de la voir se renouveler dans des conditions aussi favorables que possible.

Planer au-dessus des cités, franchir des fleuves et des mers, n’être arrêté par nul obstacle, et comme l’hirondelle, symbole d’indépendance, n’avoir d’autre guide que son caprice dans cette course aventureuse à travers l’immensité, quel rêve, quelle perspective séduisante et poétique ! C’est un poète qui, dans une ballade fameuse, pousse cet appel ardent et désespéré: « Des ailes ! des ailes ! des ailes ! » Eh bien ! cet appel, l’ingéniosité humaine s’est efforcée d’y répondre. Certes, il s’en faut de beaucoup que le problème de la navigation aérienne, ou pour parler plus exactement, de l’aviation, soit résolu. Tout au moins, en ces dernières années, d’audacieuses tentatives isolées ont-elles été faites, qui éclairent d’un jour nouveau cette question. Peut-être le vingtième siècle considérera-t-il moins que nous comme impossible la réalisation de cette merveilleuse chimère: l’homme s’envolant dans les airs asservis à sa volonté, et libre d’y régler sa course au gré de sa fantaisie jusqu’à ce jour, nombreux ont été les déboires réservés aux hardis inventeurs qui voulurent s’élever dans l’espace et s’y soutenir par leurs propres forces au moyen d’ailes gigantesques copiées sur celles des oiseaux.

On n’a pas oublié la triste fin du dernier de ces « hommes volants », Otto Lilienthal, dont les expériences furent si tragiques. Muni d’un ingénieux système formant deux immenses ailes qu’il s’adaptait au corps et manœoeuvrait lui-même, Lilienthal se proposait, sinon de planer à la façon de l’aigle ou de l’alouette, du moins de descendre doucement et sans danger d’une colline jusqu’à terre. A diverses reprises, il réussit à parcourir ainsi quelques centaines de mètres, jusqu’au jour où un faux mouvement fit basculer l’appareil. Le malheureux homme volant fut précipité sur le sol où on le releva la tête fracassée.

Si ce dramatique accident ne découragea pas les aéronautes que préoccupe le problème aérien, il les rendit du moins plus prudents. Ainsi un aéronaute russe très connu, le Dr Danilewsky, fut amené à tenir ce raisonnement: si notre corps était moins lourd, il serait beaucoup plus facile de le diriger dans les airs, la plus grande part de l’effort d’un homme volant étant employée à s’y soutenir. « Que l’on m’enlève et que l’on me soutienne, s’est dit le Dr Danilewsky, et je saurai me guider. »

C’était revenir au problème du ballon dirigeable, mais en y apportant une solution nouvelle; c’était appliquer à la navigation aérienne une combinaison analogue à celle de l’Aveugle et du paralytique de La Fontaine. Le ballon porterait, l’aile dirigerait. Voyez cet étrange aérostat, allongé en forme de cigare, auquel est reliée une paire d’ailes de près de 10 mètres d’envergure. C’est par ce petit ballon, gonflé à l’hydrogène pur, que le Dr Danilewsky s’est fait enlever. Nos curieuses illustrations représentent l’aéronaute russe au moment où il exécute, à Charkoff, une de ses expériences, devant un détachement d’aérostatiers militaires. Le temps est calme. Le ballon avance, tourne, s’abaisse, s’élève, tandis qu’au-dessous de lui battent les énormes ailes. On dirait un immense oiseau blanc dont l’homme figure la tête noire. D’en bas, les spectateurs voient cette tête se mouvoir. C’est l’aéronaute qui agite bras et jambes pour manœoeuvrer ses ailes. Que l’une des cordes qui soutiennent la mince sellette où il est commodément installé, – dame ! il ne faut pas avoir le vertige, – qu’une de ces fortes bretelles qui le tiennent suspendu dans le vide vienne à se rompre, et, comme Lilienthal, le voyageur aérien est assuré d’une chute mortelle. C’est toujours au ballon que M. Carl Myers, auteur d’une curieuse tentative faite en Amérique, a recours pour s’enlever dans les airs. Mais à ce ballon ce n’est plus la paire d’ailes du Dr Danilewsky qu’il adapte. C’est… un vélocipède. Ne souriez pas. Le vélocipède aérostatique a fait ses preuves.

Assis sur sa machine, à 400 mètres d’altitude, le cycliste aérien a parcouru un assez long trajet, faisant monter et descendre, tourner et incliner son ballon. Une particularité à noter: le ballon pèse un peu plus, tout gréé, que le volume d’air qu’il déplace. C’est l’action d’une hélice directrice, fixée au-dessus du vélocipède, qui le maintient à l’état flottant, en même temps qu’elle lui permet de virer à volonté. L’hélice ne fonctionne-t-elle plus, M. Myers lâche-t-il la pédale: aussitôt le ballon commence, à descendre, et, si la pédale n’est pas reprise à temps, l’aéronaute cycliste court le risque d’une chute terrible, à moins qu’il n’appelle, à son secours le parachute qui accompagne le vélocipède aérien.

Si ingénieux que soient ces essais, la découverte capitale reste à faire. Ni le ballon à rames du Dr Danilewsky, – les deux ailes qu’il manœuvre ne sont en somme que les rames d’un bateau aérien, – ni le vélocipède de M. Carl Myers, ne peuvent prétendre à devenir d’un usage courant. Ils ont toujours contre eux un ennemi invincible, avec lequel ils doivent sans cesse compter et dont ils ne peuvent affronter imprudemment les colères. Cet ennemi, c’est le vent, le terrible rebelle qui ne veut point accepter la domination de l’homme. Forcément, le savant russe et l’inventeur américain doivent ascensionner par temps calme. Les voyez-vous s’aventurer à la légère, l’un avec ses immenses ailes d’un mécanisme difficile, et offrant au plus mince ouragan une surface de résistance qui rendrait le choc plus violent; l’autre avec un vélocipède dont le vent aurait vite raison ? Pour qu’un aérostat dirigé ‘par un appareil de propulsion quelconque puisse avancer à sa guise, c’est-à-dire résister au vent, ne pas se laisser entraîner par lui, il faut que la vitesse acquise soit supérieure à, celle du courant aérien qui souffle dans les régions traversées. Or, es-il un moteur capable d’imprimer à un ballon la rapidité des courants aériens ? Même sans parler des ouragans, qui soufflent à raison de 30 à 40 mètres par seconde, soit 100 à 150 kilomètres à l’heure, – presque deux fois la vitesse des grands express, – on trouve que la vitesse moyenne du vent est de 10 mètres par seconde, c’est-à-dire à 35 kilomètres à l’heure. Là est la question. Le jour où le moteur capable de lutter victorieusement contre les vents sera trouvé, la navigation aérienne ne sera plus qu’un jeu à la portée de tous.

Or tout au plus est-on parvenu à atteindre des parcours de 6 mètres à la seconde. C’est la vitesse du vent par les temps calmes. Elle a été obtenue, en 1885, par les savants officiers directeurs du parc aérostatique de Meudon, MM. Krebs et Renard, montant leur ballon dirigeable la France. Si le vent s’était élevé, le ballon cessait de gouverner et leur expérience échouait, comme celle tentée l’an dernier par l’ingénieur allemand Schwartz, avec un ballon dirigeable de son invention.