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La vitesse est-elle dangereuse?Imprimer

Auteur : Jules Vedrines

Année de publication : 1912

Titre de l'ouvrage : La vie au grand air - janvier 1912 - N° 697

Editeur : La Vie au Grand Air

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Loin d’être un danger, la vitesse est, au contraire un élément de sécurité. Depuis que j’ai réussi à battre les records de vitesse en monoplan en couvrant 150 kilomètres, en 1h2, il ne se passe pas de minute sans que je m’entende interpeller de la sorte: - Comment ? Vous avez osé voler à une telle allure ? Vous ne songiez donc pas au péril. N’aviez vous pas d’appréhension ? N’importe, il en faut du courage !

Je répète textuellement. Si je parle de courage, ce n’est pas dans le but de plastronner et de me gonfler d’orgueil. Ce n’est pas mon genre. Je fais de l’aviation pour l’amour de l’aviation et le désir de me rendre utile, non point par vaine gloriole et par fatuité. J’aurais d’autant plus tort de prendre semblables compliments au sérieux, que je considère qu’il n’y a pas la moindre témérité à faire du 145 de moyenne à l’heure. Ceux qui prétendent qu’il est imprudent d’atteindre une allure semblable sont ceux qui ont peur. S’ils avaient goûté cette absorption de l’élément qui ne fuit plus, mais qu’on semble avaler, ils auraient au contraire la conviction que le danger disparaît, à mesure que la vitesse augmente.

Depuis deux ans que je me suis passionné pour le nouveau sport, je n’ai jamais varié sur ce point: plus on ira vite, plus les vols seront sûrs, moins les accidents viendront nous attrister. Nous défierons la mort et nous volerons d’une façon tellement rapide qu’elle ne pourra nous rejoindre. Cela est une figure mais je vais tâcher de vous prouver qu’elle représente absolument la réalité.

Dans l’automobile, la vitesse est secondaire, mais dans l’aéroplane, elle constitue le coefficient principal. Ce qui est dangereux, lorsqu’on vogue sur les flots atmosphériques, ce sont les courants divers et les remous. Avec un appareil rapide, on se rit du vent, on peut voler dans la tempête. Plus on va vite, mieux on peut se tenir, sans redouter la traîtrise d’Eole.

Lorsque Louis Blériot débuta comme constructeur, il avait bien compris la force de cet axiome. Il était l’apôtre de la vitesse. Cela dit, pour vous prouver que je ne suis pas un utopiste et que je me contente de suivre des traces glorieuses. Je suis avant tout un père de famille et je n’ai pas le droit d’aller à la mort. C’est pourquoi je choisis le moyen le plus prudent de faire de l’aéroplane. Tout me prouve que c’est de franchir le plus grand nombre de kilomètres dans le moins de temps possible. Lorsqu’on a charge d’âme, malgré soi on ne -se laisse pas aller à des actes de folle témérité et je vous avoue franchement que si je me lance dans l’espace comme un bolide, c’est justement parce que je sais, que, de cette façon, je risque bien moins.

Ne croyez pas cependant qu’il vous suffise, de vous installer dans n’importe quel appareil, muni d’un moteur très puissant et de voler à la poursuite des records. Ce serait tout simplement absurde. Ce qu’il vous faut avant tout, c’est un monoplan qui puisse merveilleusement planer. Et je reconnais que jusqu’ici, je n’en ai jamais encore trouvé un qui puisse être comparé, à ce point de vue, au Deperdussin qui vient de me valoir le titre de recordman du monde. Grâce à ses qualités de planeur, il a pu battre tous les records existants et de loin, je me plais à le reconnaître. Mais je n’ai pas encore fini. Je fais monter un moteur de 140 chevaux sur mon fidèle appareil et j’espère approcher 180 kilomètres dans l’heure. J’ai été surtout frappé par un fait; presque toujours, lorsque vous prenez le départ sur un monoplan muni d’un moteur très puissant, il est difficile de rouler en ligne droite avant de décoller, une aile fait souvent pencher l’engin à droite ou à gauche, tandis qu’avec mon appareil, je pars avec la même aisance, la même facilité qu’avec un moteur ordinaire.

Une fois dans les airs, plus vous allez vite, moins vous avez besoin de toucher aux commandes. Lancé à toute vitesse, le monoplan ne bouge pas, il possède une stabilité parfaite. Je vais dix fois plus vite que le vent, c’est moi qui le gêne. Avouez que c’est bien mon tour.

Mais l’atterrissage, me direz-vous ? L’atterrissage est aussi facile que possible, à condition que vous preniez vos précautions. Il suffit de couper l’allumage au moment de descendre, il ne reste plus que 13 mètres de surface portante, la force motrice est supprimée. Vous avez un peu plus de poids qu’avec un 50 chevaux, c’est tout. Que vous ayez un 50, un 100, un 140 ou un 200 chevaux, rien n’est changé. Plus le moteur est puissant, plus l’atterrissage est délicat, le fait est indiscutable. Mais si vous faites attention et si votre appareil plane bien, ce travail ne réclame aucune disposition spéciale.

Les impressions ressenties à 145 à l’heure ? Elles ne sont pas nombreuses, je puis vous l’avouer. La fièvre de la vitesse vous envahit. A chaque tour, vous désirez gagner du temps sur le tour précédent et vous filez comme une flèche, faisant corps avec votre appareil, lui donnant vos ordres, l’obligeant à vous obéir. Un regard en passant au pylône pour constater votre allure sur le tableau tenu à jour. Et je vous garantis que mon ami Busson avait quelque travail ! En deux minutes, il était obligé d’effacer les inscriptions déjà écrites pour les remplacer par les nouvelles. Je distinguais tout avec une parfaite aisance, conduisant d’une main, tant mon appareil répondait facilement à toutes mes demandes. Je volais à ras du sol, provoquant la terreur sur le passage de mon bolide. Au pylône, un cycliste appuyé sur sa machine, eut tellement peur à mon passage, qu’il s’effondra sur le sol.

Je suis certain, je le répète, que l’avenir de l’aviation réside dans la vitesse. Et j’ai déjà fait des adeptes avec tous ceux que j’ai emmenés dans les airs, à califourchon sur le fuselage de mon 100 chevaux. Ils y ont gagné une confiance et une sécurité qu’ils ne soupçonnaient pas et ont acquis la conviction que la rapidité supprime le danger. Je ne demande qu’à en faire la preuve auprès du plus grand nombre de sportsmen. Car, plus on prouvera au public que l’aviation n’est pas un sport dangereux et difficile, plus facilement on attirera à ce merveilleux sport la foule de pratiquants qui lui manque à l’heure actuelle où les touristes sont rares. N’importe qui peut devenir un champion de l’air. Il suffit de savoir se conduire et de connaître son moteur et on peut aller de Paris à Madrid après deux ou trois sorties. Quant à la difficulté de la lecture de la carte, c’est une plaisanterie. Est-ce en gagnant 50 centimes de l’heure, sur un tour, derrière un verre dépoli, toute la journée, pendant deux ans, avenue des Gobelins, que j’ai appris à lire la carte ? Non, n’est-ce pas? Alors vous voyez que ce n’est, pas sorcier et je désire par-dessus tout que tous les jeunes s’en rendent compte et qu’ils viennent grossir au plus vite les rangs, encore trop clairsemés, des matelots de l’air.


JULES VÉDRINES