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L’aviation au MarocImprimer

Auteur : Capitaine Clavenad

Année de publication : 1912

Titre de l'ouvrage : La vie au grand air - Juillet 1912 - numéro 722

Editeur : La Vie au Grand Air

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Nous avons la bonne fortune de commencer aujourd’hui la publication du Carnet de route du capitaine Clavenad, chef du service de l’aviation militaire au Maroc. Ces documents, du plus haut intérêt, nous ont été communiqués par le frère du brillant pilote.

Nous avons tout de même fini par nous envoler, et toute la section marocaine a franchi la première étape de la route de Fez, 90 à 95 kilomètres; le soir, nous étions tous à Rabat, nos appareils intacts sous leurs petites tentes de bivouac, et nous avions, sous une toile appuyée au mur du méchouar deux autres appareils de rechange, dont il suffit de monter les ailes pour qu’ils s’envolent à leur tour. Je les avais amenés par la route, pour savoir si c’était possible et me rendre compte des dispositions que je devrais prendre au cas où l’un de nous serait en panne loin de son hangar. Cela a parfaitement réussi, même au-delà de mes espérances, je l’avoue. J’avais mis le premier sur une araba, voiture courante du pays, composée de deux roues, d’une plateforme et d’un brancard auquel on attache trois mulets de front. L’appareil entier avec ses ailes le long des flancs, était placé sur la plateforme, et j’avais fait recouvrir le tout d’une bâche verte et blanche du plus heureux effet. En plein bled, dans ce pays plat où on voit un homme à pied au diable, jugez de l’effet de ce monument: 5 mètres de haut et 10 mètres de long ! On n’avait jamais vu ça ! Les Marocains, curieux comme les autres, quoiqu’on en puisse dire, se le montraient du doigt, et nous avons su, depuis, que dans tous les douars on avait parlé de la « machine qui vole » verte et monstrueuse.

Ce qui, pour nous, Français, donnait un cachet spécial à cet attirail, était son entourage. J’avais fait disposer de chaque côté de l’appareil deux cordes attachées au sommet, tenues, à quelques mètres de distance de la voiture, par deux hommes, afin d’éviter le mouvement latéral de tout cet édifice, au cas où le vent violent et subit que’ nous avons déjà eu plusieurs fois depuis mon arrivée, se lèverait pendant le voyage. De plus, quatre hommes suivaient, prêts à prêter main forte. Alors, on avait la sensation exacte d’un enterrement de quelque grand personnage, dont des dignitaires en casque colonial et en kaki entouraient le corbillard, et tenaient les cordons du poêle.

L’appareil a mis quatre jours à aller de Casablanca à Rabat, à l’allure normale du convoi qu’il suivait: on fait des étapes de 25 et 20 kilomètres, et il y en a de 90 à 95; on laissait le monstre dormir à la porte des casbahs où s’arrêtait l’escorte chaque nuit, parce qu’il ne pouvait pas entrer sous la porte, et je crois que la garnison pouvait dormir tranquille avec un pareil gardien !

Ce n’était pas d’ailleurs inutile, comme on va voir; partout on avait doublé les sentinelles et recommandé de s’enfermer dans les forts ou de faire des tranchées autour des camps; chaque jour circulaient des bruits alarmants: on avait bombardé Salé, la petite ville qui fait face à Rabat, de l’autre côté de l’Oued Bou Regrege, le tabor de Rabat s’était révolté: les zouaves, en armes, couchaient devant la porte de leur caserne, des convois avaient été attaqués à 10 kilomètres de Rabat, et une certaine nuit, des cavaliers affolés avaient été, de poste en poste, recommander la plus grande vigilance, parce qu’une attaque était imminente. On a été jusqu’à dire un jour que le poste de T.S.F. de Casablanca avait été attaqué ! Naturellement, il n’y avait pas dans tout cela un mot de vrai, mais les événements de Fez avaient tellement surexcité les esprits, que ces bruits couraient malgré tout et trouvaient quelque crédit. Pour vous donner une idée de leur origine, je vous parlais d’une attaque projetée sur les postes entre Casablanca et Rabat, où l’on circule depuis quatre ans, les mains dans les poches; vous ne devineriez jamais d’où cela venait: on avait annoncé à un lieutenant du service des Renseignements (bureaux arabes) qu’une panthère (vous lisez bien: panthère) dévorait les troupeaux; alors, soucieux de la tranquillité de ses administrés, le lieutenant résolut de faire une battue au point du jour, et il réunit, la veille au soir, une vingtaine de marsouins armés de bâtons qui devaient se mettre en chasse avec lui le lendemain; il n’en fallut pas plus pour qu’on racontât que des dissidents s’étaient rassemblés et menaçaient la sécurité des postes, d’où l’envoi des cavaliers affolés; des malheureux zouaves, employés à la construction du chemin de fer de Casablanca à Rabat (ce chemin à voie étroite dont on n’a pu réussir en un an plus de 25 kilomètres !!), et qui campent quinze ou vingt sous deux ou trois tentes marabout, en plein bled, travaillèrent toute la nuit à creuser des tranchées et à étudier des plans de défense… et de fuite; et, à l’aube, on apprit qu’on n’avait trouvé de la panthère qu’un amas de vieux os rongés, sans doute restes des festins de quelques chacals, friands des cadavres de chameaux ou de mulets qui jalonnent la route et empestent le voisinage.

Voilà l’histoire de l’attaque: elle du coup de main sur la T. S. F. a son origine dans l’énervement d’une sentinelle espagnole (car il y a encore 25 Espagnols, avec un immense numéro qu’ils portent sur le col de leur tunique 1 malgré le protectorat: c’est à n’y rien comprendre !) qui avait tiré sur un de ces chiens sans race, particuliers à ce pays et qui ne cessait d’aboyer toute la nuit. Et tout à l’avenant.

Je suis loin de mon appareil sur roues… Mais laissez-moi dire, avant de reprendre le récit de son voyage, comment on appelle ici ces malheureux lieutenants et sous-officiers arrivés de France, au moment des affaires de Fez, et qui étaient destinés à encadrer l’armée chérifienne, qui n’existe plus: on les nomme des « cobayes », parce qu’ils sont destinés à des expériences de vivisection du plus haut intérêt pour les Marocains qui cherchent à se débarrasser du fléau français. Ce n’est pas mal. Ces pauvres gens, arrivés en grand nombre, reconnaissables à des petits croissants brodés sur leur képis, erraient dans Casablanca en attendant qu’on les expédiât dans les différents… labo. Il y eut d’abord une fournée sur Marrakech, mais on eut pitié d’eux le surlendemain et on les arrêta à 50 kilomètres de Casablanca; ils y sont encore… jusqu’à quand ! Une deuxième fournée est partie pour Fez, mais, comme on a pris soin de leur supprimer toute indemnité spéciale et tous moyens de transport, c’était un spectacle des plus curieux de voir leur convoi: des malles, des lits, des cantines, des caisses de toutes sortes sur des chameaux ou des bourriquots; ils sont engagés pour quatre ans, il leur faut bien quelque confort, d’autant plus qu’il leur est interdit d’emmener leurs femmes. Je connais peu d’exemples où on se soit moqué des gens à ce point, mais ils grinchent et vont tout de même… à l’expérience. C’est extraordinaire.

Pour en finir avec mon premier appareil, que Trétarre convoya jusqu’au bout, en le couvant comme un frêle oiseau qu’il était, non encore formé, je suis enfin heureux de vous apprendre qu’il arriva en excellent état et put être remonté le soir même de son arrivée à Rabat.

Le deuxième appareil a eu aussi sa petite odyssée. Je l’avais attelé, celui-là, derrière notre automobile que j’avais fait passer deux jours avant, toute seule avec moi, pour bien me rendre compte si la route de Casablanca à Rabat était praticable. On a mis quatre ans pour aménager cette piste, sur laquelle il y avait pour huit jours de travail; je ne vous parle pas des ponts, dont un seul a été construit, en bois d’ailleurs; il y a encore deux oueds, d’une bonne largeur, 20 et 100 mètres, sur lesquels on passe sur deux bateaux que l’on hâle d’une rive à l’autre. C’est plutôt primitif. La première fois que je suis passé en auto, nous avons failli deux fois aller au fond de l’oued, 2 m. 50 à 3 mètres de profondeur en cet endroit, parce que les planches sur lesquelles on roulait avaient cédé, tout simplement. Et je vous assure que j’ai passé deux vilains moments en voyant la voiture inclinée à 45°, l’avant-train sur la rive et l’arrière-train sur le bateau; il a fallu des manoeœuvres de force pour la remonter. Enfin, on est passé tout de même, et pourtant il faisait un temps épouvantable: ce furent les deux dernières journées de pluie, mais torrentielle, comme dans un pays de soleil. Nous nous sommes embourbés d’abord dans du sable; il a fallu plus d’une heure pour en sortir, et grâce à de grandes nattes que j’avais emportées; puis, comme la voiture qu’on m’a donnée n’est pas du tout faite pour circuler dans ce pays, malgré tout ce que j’avais expliqué, nous avons faussé la barre d’accouplement des roues; vous nous voyez sous la pluie, en pleine campagne, redressant notre barre avec une petite lampe à souder; puis il y eut la panne d’essence parce qu’il y avait du sable dans le carburateur. Enfin, tout. N’empêche que nous sommes arrivés à Rabat et revenus le lendemain à Casablanca. Quand je pense que ce sont des civils qui sont passés les premiers en auto sur cette route !

(A suivre)