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L’aviation sport de tourismeImprimer

Auteur : Lieutenant de Malherbe

Année de publication : 1912

Titre de l'ouvrage : La vie au grand air - mai 1912 - N° 714

Editeur : La Vie au Grand Air

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Comment s’orienter dans les voyages aériens. S’’il est important de doter la France de nombreux aéroplanes, il est aussi indispensable de lui donner des terrains d’atterrissage et des hangars. Toutes les villes offrent des aéroplanes, mais ne songent pas à offrir des terrains où ces aéroplanes pourront atterrir et les hangars où ils pourront s’abriter. Or, l’aviation ne fera vraiment de progrès que le jour où les aviateurs seront sûrs de trouver, en cours de route, des terrains d’atterrissages et surtout des hangars pour y abriter leurs appareils. Il faudrait que toutes les grandes voies naturelles fussent jalonnées par des hangars tous les 150 ou 200 kilomètres. Bien souvent nous avons hésité à entreprendre des voyages, car nous ne savions où nous arrêter le soir et nous ne pouvions laisser nos appareils toute la nuit en plein air, plusieurs ayant été abîmés dans ces conditions.

J’étais très embarrassé pour choisir mon sujet d’article; une étude, parue dans l’Echo de Paris me l’a fourni bientôt. L’auteur signe: un officier, d’état-major. Cela prouve que même les gens les plus intelligents peuvent se tromper grandement, quand ils se mêlent de parler de choses qu’ils connaissent à peine.

Pour attirer l’attention sur la maîtrise de la mer, ce qui est une bonne chose, il a essayé de démontrer qu’il ne fallait pas s’emballer sur l’aviation militaire; car elle n’est pas au point et du reste servirait très peu en campagne. Je me vois obligé de nous justifier; aussi je vous parlerai d’abord des voyages, puis de l’observation aérienne.

Contrairement à ce qu’on pense généralement, il est très facile et très peu fatiguant de voyager, à condition de savoir voyager. Il est évident que la route sera très pénible à celui qui, ne sachant pas lire la carte devra, pour ne pas se perdre, marcher le nez sur une route ou une voie ferrée. Il aura une tension d’esprit continuelle pour ne pas manquer la troisième bifurcation à droite ou le deuxième embranchement à gauche. De plus, cela le forcera à se tenir très bas pour bien voir.

Or, la première condition, à mon avis, est de voyager très haut. On y a tout avantage. On évite d’abord beaucoup de remous. Là, c’est du confort. A partir de 600 mètres, sauf par gros temps, l’atmosphère est beaucoup plus calme, alors que près de terre, elle est, le plus souvent, assez troublée. De plus, si on vole très bas, en cas de panne, on n’a pas le temps de se débrouiller et de chercher un terrain d’atterrissage. Il faut descendre là où on se trouve et c’est quelquefois dans des arbres ou sur des maisons. Si, au contraire, vous êtes à 1.000 mètres, avec un appareil qui en vol plané, gagne 3 à 4 mètres pour 1 mètre, même plus, vous avez 3 à 4 kilomètres pour chercher un terrain d’atterrissage et vous y diriger.

Pour voyager, la boussole est indispensable et la carte est utile.

La boussole est indispensable, car il y a des cas, comme le brouillard, où l’on ne peut se diriger qu’avec elle. Il peut arriver aussi que pour une raison quelconque on soit sorti de sa carte; c’est par la boussole qu’on y rentrera.
Enfin, elle permet d’avoir sa carte toujours orientée. Il suffira que la ligne N. S. de l’aiguille soit parallèle à la ligne des méridiens tracée par la carte pour être sûr qu’on se trouve dans l’axe de marche./p>

J’ai dit à dessein: la carte est utile, car on peut très bien s’en passer, à condition de l’avoir étudiée avant de partir et de s’être fixé des points de repère bien visibles. J’ai pu faire ainsi plusieurs parcours assez longs. Je vous en citerai un comme exemple: de Vesoul au camp de Mailly, soit plus de 200 kilomètres. Je savais que je devais passer sur Langres, puis viser une grande forêt qui m’amènerait à l’embouchure de l’Aube, et Mailly se trouve sur le 4e affluent à droite.

Mais pour voyager ainsi, il faut voyager haut: à 1.000 mètres. On a, par beau temps, un horizon de 30 à 40 kilomètres devant soi. Il est donc facile de choisir sur sa carte, orientée au moyen de la boussole, un point de repère lointain et très visible. Vous avez alors une demi-heure de tranquillité et vous n’avez plus à vous occuper que du paysage. C’est ainsi que je connais tous les beaux châteaux et tous les beaux sites que j’ai trouvés sur mon chemin. J’ai même souvent fait des détours pour aller les voir. J’étais sûr de ne pas me perdre. Je retrouvais tout de suite mon point de repère lointain et je voyageais la plupart du temps le menton dans la main et accoudé à mon fuselage. Aussi cela me semble risible quand on me parle de la fatigue des voyages.

Je ne voudrais pas prétendre cependant qu’il n’arrive jamais rien et qu’on est toujours comme dans un fauteuil. Je ne parlerai pas des remous, car j’estime qu’avec un appareil rapide, ils sont désagréables, mais pas dangereux. J’en ai éprouvé de toutes sortes, et des plus violents, et je ne me suis jamais senti en danger.

Nos deux plus grands ennemis sont la pluie et le brouillard.

La pluie a d’abord une influence néfaste sur la magnéto, qu’elle peut arriver à noyer à la longue. J’ai eu une panne de ce genre à Châteauroux. J’avais été obligé, marchant depuis trois quarts d’heure sous la pluie, de me baisser beaucoup pour y voir. Aussi quand j’eus ma panne au-dessus d’un bois, j’accrochai le dernier arbre qui était un beau chêne de 10 mètres. Je fis la pirouette de l’autre côté et me foulai un pouce. Le plus drôle de cette histoire, c’est que sous l’arbre en question se trouvait un vieux berger qui s’abritait de la pluie. Il n’avait encore jamais vu d’aéroplane et le premier qu’il aperçut s’écrasait à ses pieds. Il en fut tellement abasourdi que pendant dix minutes je ne pus lui tirer un mot.


(A suivre)
LIEUTENANT DE MALHERBE