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L’avionImprimer

Auteur : M.N.

Année de publication : 1898

Titre de l'ouvrage : L'illustration - Juillet 1898

Editeur : L'illustration

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Le problème de l’aviation, c’est-à-dire de la locomotion aérienne pratiquée à l’aide d’un véhicule plus lourd que l’air, a le don de préoccuper également les inventeurs les plus extravagants et les savants les plus prudents et les plus consciencieux. Que d’étranges conceptions depuis la colombe volante, d’Architas de Tarente (quatrième siècle avant Jésus-Christ), simple jouet inoffensif, jusqu’à l’appareil volant dirigeable d’Otto Lilienthal, beaucoup plus dangereux puisqu’il coûta en 1896 la vie à son auteur ! Que de laborieuses recherches, depuis celles de Roger Bacon et de Léonard de Vinci, jusqu’à celles de MM, Maxim, Langley et Ch. Richet ! Que de déceptions de part et d’autre !

L’avion, imaginé et construit par un ingénieur français, M. Ader, va-t-il enfin permettre à l’homme de réaliser le rêve légendaire d’Icare ? – Peut-être. Cet avion est bien, à l’examen comme il première vue, la plus séduisante machine volante que l’on puisse imaginer. Vole-t-elle ? Il est malheureusement difficile d’être affirmatif sur ce point essentiel; elle a jusqu’à présent si peu volé ! Une seule fois, M. Ader a pu tenter l’expérience. Un accident fortuit a interrompu l’essai au moment précis où il allait devenir concluant dans un sens ou dans l’autre. Il manque donc à l’avion d’avoir fait ses preuves. Il ne lui manque peut-être pas autre chose.

M. Ader, comme tous ceux qu’a tentés avant lui l’idée de s’élever, de se mouvoir et de se diriger dans l’air, a longtemps, très longtemps étudié le vol des oiseaux et les organes de ce vol, les ailes. Sans doute il a apporté à cette étude plus de clairvoyance que ses devanciers et ses émules, car il a fait une découverte dont ceux-ci ne s’étaient point avisés.

Il a observé que la nature avait adopté, pour les organes de sustentation dans l’air des oiseaux, une courbe géométrique spéciale bien définie, la spirale, se développant de l’avant à l’arrière, dans le sens de la translation. Chaque plume, prise séparément obéit à la même loi. La courbure est plus ou moins accentuée, selon la charge des ailes, mais la spirale se retrouve toujours et partout, dans l’aile de tous les oiseaux, dans celle des chauves-souris, dans celle des insectes, dans la structure de tout ce qui se soutient dans l’air. C’est là un principe dont ne se départit jamais la nature, et qui constitue, selon M. Ader, la base de l’aviation.

Pour appuyer sur les couches atmosphériques son oiseau mécanique, M. Ader a donc délibérément abandonné les surfaces planes des appareils de MM. Maxim et Richet, pour leur substituer des surfaces incurvées, de véritables ailes, caractérisés, comme le boumerang mystérieux des indigènes australiens, par l’indispensable spirale.

Avec un tel point de départ l’avion devait fatalement offrir une ressemblance générale avec le corps d’un oiseau aux ailes déployées. On lui reprochera certainement cette ressemblance comme peu scientifique et donnant à la machine l’aspect d’un jouet gigantesque et puéril. Mais M. Ader ne s’en cache point: c’est bien un oiseau mécanique qu’il a voulu construire, tout comme l’astronome franconien J. Muller, au quinzième siècle, mais avec les moyens tout autres mis à sa disposition par I’industrie et la science modernes.

Comme bien on pense, la copie de l’oiseau n’est pas servile. Les ailes de l’avion ne sont point composées de plumes artificielles, formées elles-mêmes de barbes. Elles reproduisent l’aile de l’oiseau surtout par la répartition des résistances. Les charpentes, l’aile de fibres de bambou encollée, sont creuses; leur rigidité et leur légèreté sont extrêmes. Des tirants en fil d’acier, véritables tendons, les maintiennent en position. Les voiles ou membranes servant de point d’appui dans l’air sont en étoffe de soie. Articulées en toutes leurs parties, ces ailes peuvent se replier complètement.

Elles ne servent qu’à la sustentation et ne battent point; elles ne sont mobiles à l’épaule que de l’avant l’arrière, pour permettre de moduler le centre de gravité de l’appareil. Le propulseur de l’avion est l’hélice. L’hélice remplace dans l’air l’aile battante de l’oiseau, comme elle remplace dans l’eau la nageoire du poisson. Les hélices à quatre branches construites par M. Ader avec de la fibre de bambou, légères et rigides, sont au nombre de deux et situées à l’avant. Elles tournent en sens inverse, presque dans le même plan, et sont complètement indépendantes.

Le moteur qui actionne chacune d’elles est une merveille de puissance condensée sous un petit volume d’un faible poids. La force motrice est fournie par la vapeur; le combustible employé est l’alcool. Chacune des machines est à quatre cylindres et à double expansion. Le générateur est tubulaire et la vaporisation y est, pour ainsi dire, instantanée: toutes issues fermées à la vapeur, la pression monte d’une atmosphère par seconde. Les vapeurs d’échappement se liquéfient dans un condenseur à air, placé au sommet de l’appareil, et qui permet de récupérer la totalité de l’eau, sans perte aucune.

Chaque moteur déploie une force de 20 chevaux. Toutes les pièces ont été taillées dans des blocs d’acier forgé, comme un buste est taillé dans le marbre par le sculpteur. Tout ce qui était susceptible d’être évidé l’a été. Et voici le résultat: le poids total des générateur, machines, condenseur, est d’environ 3 kilogrammes par cheval nominal; la machine seule ne dépasse pas le poids de 1 kilogramme par cheval.

Chaque machine commandant directement une hélice, on peut ralentir l’une ou l’autre à volonté; il en résulte que les propulseurs concourent à la direction de concert avec le gouvernail indépendant situé il l’arrière. Celui-ci est manœoeuvré par le pilote, l’avionneur, au moyen de pédales. Trois ou quatre boutons ou manettes, placés à portée de la main, suffisent à toutes les autres manœoeuvres.

Tel est, dans ses grandes lignes, le dispositif de l’avion. Le modèle que nous avons pu photographier dans l’’atelier de M. Ader mesure 15 mètres d’envergure. Le poids total, sans conducteur ni combustible, est de 258 kilogrammes; à charge complète, il atteint 500 kilogrammes. Selon les poids du conducteur, du combustible et des accessoires, les ailes sont chargées de 10 à 20 kilogrammes par mètre carré.




Extrait de l’article paru dans la revue L’Illustration de juillet 1898