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Les aéroplanes qui vont sur l’eauImprimer

Auteur : Georges Prade

Année de publication : 1912

Titre de l'ouvrage : La vie au grand air - avril 1912 - N° 709

Editeur : La Vie au Grand Air

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Un voyage avec escale au dessus de la Méditerranée. Comme vous l’avez vu, nous possédons désormais un engin de promenade nouveau, I’hydro aéroplane qu’on appellera, avant peu, j’en suis certain, l’hydroplane.

Volons donc au-dessus de l’eau ! Aussi bien y ai-je volé moi-même avec cet extraordinaire Eugène Renaux qui est arrivé ici, car c’est de Monaco que je vous trace ces lignes, sans jamais avoir pris le moindre envol de la moindre flaque. Laissez-moi vous conter ce voyage qui eut pour origine un pari.

Renaux devait partir de Monaco, le samedi après dix heures, se poser dans le port de Menton en passant au-dessus du Cap Martin, repartir du port de Menton, et aller ensuite mouiller, à Villefranche pour en repartir, et revenir à Monaco avant midi.

Et nous partîmes. L’impression est étrange d’abord par la bizarrerie des préparatifs. Cet immense appareil qu’on pousse à l’eau sur un plancher, ces lames qui vous entraînent, la sensation étrange d’être sur l’eau au milieu de cet assemblage de toiles et de fils, le moteur qui fait un effroyable tintamarre; l’hélice à quatre branches qui tourne et tout cet extraordinaire édifice qui commence à glisser lentement au milieu des navires imposants par leur masse, et qui semblent vous dire: Que viens-tu faire ici ?

L’envol est insensible Il faut regarder avec attention les gigantesques flotteurs, épier le moment où l’on ne voit plus de sillage… et encore on ne voit pas grand chose.

Mais il fait froid subitement, c’est que la vitesse s’est accrue, nous sommes en plein vol. Connaissez vous la rade de Monaco ? C’est un cirque grandiose, dont le port occupe le fond, à gauche, les hautes cimes des Alpes que domine à plus de 1.000 mètres, au bord de la mer, le mont Agel, devant nous une jetée de verdure, le Cap Martin au-dessus duquel on voit les Alpes italiennes, à droite, c’est d’abord le rocher de Monaco, puis la mer. Comme un oiseau de mer qui monte en cercles, nous tournons un instant et nous prenons de la hauteur. De petites traînées blanches sous nos pieds indiquent des canots automobiles qui s’entraînent à toute allure. Une barque blanche dans un remous de lait, c’est le paquebot allemand Princessin Heinrich qui s’en va vers Menton. Derrière Ie cap même, la silhouette maussade d’un contre torpilleur nous guette.

C’est du tourisme délicieux, divin, mais comme il faut peu d’imagination pour se représenter l’image de la guerre ! Une ceinture d’eau verte, transparente et pâle, un collier de jade encercle le Cap Martin. Nous avons juste le temps de jeter un coup d’œil sur ses haies d’oliviers, de cyprès et de lauriers roses. Les allées ombreuses se dessinent… les villas blanches d’où l’on agite des mouchoirs, et déjà nous sommes sur la baie de Menton, à gauche de laquelle, frileuse, se blottit la vieille cité restée italienne, avec ses maisons hautes. Autour c’est l’épanouissement des villas. Le vent souffle du large sur notre droite. Renaux a coupé les gaz, et nous décrivons un cercle immense, juste devant la frontière italienne aux délicieuses Roches-Rouges.

Nous revenons dans le port de Menton. Comme les mouettes qui s’y jouent, nous nous posons au ras de l’eau, à quelques mètres du quai, et nous repartons. Nous filons maintenant au ras de l’eau, à dix mètres à peine, et la vitesse paraît fantastique. Le Cap Martin, la baie de Monaco, puis le roc défilent à toute allure. De temps à autre, un bateau se présente devant nous. Renaux donne un coup d’équilibreur et comme un cheval de steeple qui franchit l’obstacle, le biplan saute littéralement par dessus. Voici l’Eze, nid d’aigle dans les rocs, voici le Cap Saint-Jean et le Cap Ferrat comme un pouce et un index étalés sur l’eau, voici Villefranche où pénètre un second contre-torpilleur.

Voici la rade où nous entrons, et nous nous posons juste devant la gare où fume un train. Cette, fois, nous montons rapidement, et le panorama des Alpes blanches de neige descend lentement sous nous. Derrière la première barrière de montagnes apparaît la grande chaîne étincelante au soleil avec ses glaciers. Est-ce la sensation lointaine, mais je suis gelé. Au-dessous de nous, lentement, très lentement, bien que nous marchions vent arrière, à plus de 90 à l’heure, défilent les paysages, les caps, les baies. Le rocher de Monaco s’approche. Dans un vol vertigineux, nous le passons, un léger clapotement sous les flotteurs. Nous sommes arrivés.


GEORGES PRADE