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Les conquérantes de l’AirImprimer

Auteur : Armand Rio

Année de publication : 1911

Titre de l'ouvrage : Lecture pour tous - Octobre 1911 - Numéro 1

Editeur : Lecture pour tous

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Les exploits des conquérants de l’air ont provoqué dans le monde entier un magnifique enthousiasme. Combien ne sommes-nous pas plus disposés encore à l’admiration quand nous trouvons chez des femmes un courage et une endurance qui semblaient des qualités toutes viriles. Les plus fameuses parmi les femmes aviatrices vont ici raconter au lecteur leurs souvenirs et leurs impressions de « dames oiselles ».

Il y a peu de temps, un professeur de sciences de l’Université de Vienne affirmait, au nom de la physiologie, que la femme était beaucoup mieux douée que l’homme par la nature pour les prouesses de l’aviation. Son corps, disait-il, est moins dense que le notre; mieux que nous elle affronte les grandes altitudes, car il faut à ses poumons moins d’oxygène. Elle réagit avec une extrême sensibilité aux sautes de température, aux caprices du vent, excellentes conditions en aéroplane pour éviter en les fuyant les coups de rafale et les dangereux remous que produisent dans l’air les brusques chaleurs. Enfin elle possède à un degré merveilleux l’intuition, l’instinct même du geste à faire au moment voulu. Elle a le flair. Ajoutons que l’intrépidité des femmes, égale, dans les sports modernes, leur passion pour tout ce qui est nouveau: en voilà plus qu’il n’en faut pour expliquer l’enthousiasme avec lequel elles ont, dès l’aurore de l’aviation, adopté les grands oiseaux de toile.

En 1908, au camp d’Auvours, le biplan de Wilbur Wright avait à peine bouclé son premier circuit et repris terre que déjà vingt jeunes femmes brûlaient de s’asseoir à son bord. C’est le 7 octobre que le premier baptême de l’air fut donné à une femme, et c’est à Mme Hart O’Berg qu’en revient l’honneur désormais historique. Le lendemain Mme Léon Bollée suivait son exemple, et Mme Lazare Weiler le surlendemain. Le 15 février 1909, c’est le tour de la comtesse de Lambert, et le 23, Miss Catherine Wright accompagne son frère dans une randonnée aérienne.

Delagrange enfin donne à Mme Peltier sa première leçon. Mais déjà le rôle de passagère ne suffit plus à l’ambition féminine. Le grand rêve, c’est d’obtenir le brevet de pilote de l’Aéroclub de France. Une comédienne, Mme de Laroche, renonce aux succès du théâtre pour s’entraîner sous la: direction des frères Voisin, et, le 8 mars 1910, à l’épreuve de pilotage, la première de toutes les femmes au monde, elle reçoit le brevet. A Héliopolis, à Saint-Pétersbourg, à Budapest, elle dispute aussitôt le succès à Latham, à Rougier, à Paulhan, à tous les virtuoses de l’aviation.

De tous les points de l’horizon des rivales aujourd’hui surgissent à tire-d’aile. Il n’est pas un meeting où les aviatrices ne s’élancent au ciel dans le ronflement des moteurs. C’est Mlle Marvingt et Mlle Dutrieu, Mlle Jane Herveu et Mme Driancourt, dont l’audace et la virtuosité sont véritablement prodigieuses.

Mlles Rose et Anna Ittier s’entraînent avec intrépidité. L’Angleterre a trois pilotes brevetées: Mme Franck, Mme Hervartson et Miss Hewlett; l’Amérique, Miss Quimby, Miss Moisant et Miss Scott.

Nous sommes allés demander aux plus fameuses conquérantes de l’air l’histoire de leurs débuts et le récit de leurs plus fortes impressions de randonnées aériennes.

Mlle DUTRIEU NOUS RACONTE SON PREMIER VOL
« Mes débuts ! s’écrie Mlle Hélène Dutrieu, mais savez-vous qu’ils datent de très loin, de près de quinze ans ! ». La grande triomphatrice des aérodromes qui, mince et fine, d’une grâce légère et souple, est au printemps de la vie, s’amuse de notre étonnement et ajoute en souriant:

« Souvenez-vous des premières courses cyclistes pour: femmes qu’on tenta de lancer aux environs de 1897 ! » Et soudain nous nous rappelons une jeune fille blonde, très blonde, très jeune, presque une enfant, à laquelle le public du vélodrome Buffalo faisait un accueil enthousiaste et qui gagnait toutes les épreuves qu’elle disputait. Elle fut même détentrice du record féminin de l’heure. Quelques années après, elle donnait le frisson d’angoisse aux spectateurs des music-halls en bondissant à travers l’espace dans ces numéros fameux de la « flèche aérienne » et de la « moto-ailée » qui étaient des prodiges d’audace et d’acrobatie.

« Mon premier vol, reprend Mlle Dutrieu, fut aussi mouvementé que ces exhibitions-Ià ! Quel souvenir! C’était à Issy-les-Moulineaux. L’appareil, sur lequel je devais faire mon coup d’essai, c’était la dernière création de Santos-Dumont, l’aéroplane en miniature qu’il avait baptisé la « Demoiselle ». J’arrivai, émue, vous vous en doutez. Au milieu d’une centaine de personnes, posée légère sur le gazon, la Demoiselle attendait la débutante. On m’applaudit, on m’entoura, le mécanicien me donna les explications suprêmes: « Ce levier-ci pour monter, celui-là « pour descendre, manœoeuvrez ainsi pour « aller à droite, ainsi pour la gauche. » J’étais si troublée que je n’entendais rien !

« Je regardai une dernière fois le sol qu’il fallait quitter, le ciel où il fallait bondir et je sautai sur le siège: la Demoiselle fila sur l’herbe. De tout mon courage j’amenai à moi le levier…. Une secousse, un saut fantastique. J’étais à trente mètres en l’air ! Je repoussai le levier et je revins au sol comme un bolide. C’est miracle si je ne me suis pas tuée net dans cette descente vertigineuse.

« Ce vol de trente secondes décida pourtant de ma carrière d’aviatrice et j’optai pour le biplan. J’eus la bonne fortune de recevoir les leçons d’un homme qui réunit en lui toutes les qualités de l’aviateur, et chacune a un degré extraordinaire: c’est Henri Farman. Son habileté et son sang-froid sont prodigieux. Il faut avoir viré avec lui à toute allure autour d’un arbre, en frôlant les feuilles du bout de l’aile; pour se faire une idée de sa précision et de son audace. »

Le manque d’entraînement ne doit pas être souvent le cas de Mlle Hélène Dutrieu. Car il n’est guère de semaine où quelque engagement ne l’appelle ici ou là, en France, en Europe, quand ce n’est pas en Amérique.

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