la-vie-au-grand-air-723-juillet-1912

Les débuts de l’aviationImprimer

Auteur : François Peyrey

Année de publication : 1912

Titre de l'ouvrage : La vie au grand air - Juillet 1912 - N° 723

Editeur : La Vie au Grand Air

Partager

Dans une chronique récente, j’ai parlé des débuts de l’aviette, au parc des Princes. Ces débuts ont égayé, sans plus, la plupart des spectateurs. Evidemment, un vol, même bref, obtenu par la seule force musculaire de l’aviateur, se conçoit difficilement à l’époque où nous sommes, surtout lorsque l’on considère la puissance considérable des moteurs d’aéroplanes. Je ne tomberai donc pas dans un ridicule optimisme, mais ni dans un pessimisme outrancier. Sachons sagement attendre.

Aussi bien, ai-je précisément souvenance du premier concours de modèles réduits d’aéroplanes, disputé dans le même vélodrome. Elle date déjà, cette manifestation – 13,14 novembre 1901 – qui provoqua dans le public une joie non dissimulée, voire de gros rires incrédules.

La première journée, météorologiquement parlant, fut désagréable au possible. Du ciel fluait, avec toute la mélancolie de novembre, une pluie froide qui n’empêcha cependant pas les cerfs-volants d’ouvrir le concours. Ils s’élancèrent dans une atmosphère couleur de rouille, d’où tombaient des torrents d’eau. Ces jouets nous rappelant notre enfance, étaient l’un cubique, à ailettes, l’autre pentagonal. Celui-ci affectait la forme d’une étoile; celui-là rappelait une tête de clown. D’aucuns se prolongeaient de queues immenses; beaucoup méprisaient le moindre appendice, mais tous tourbillonnaient, se contusionnaient en proie à la rafale.

Les cerfs-volants devaient tenir trente minutes l’atmosphère au bout d’une ficelle de 200 mètres. Un seul remplit cette condition. Les autres retombèrent bientôt, et l’un d’eux, mannequin de toile blanche représentant un monsieur coiffé d’un chapeau haut de forme, refusa de se livrer à un divertissement qui n’était sans doute plus de son âge.

Le programme parlait d’épreuves d’appareils « non montés ». Je les revois, ces appareils non montés. Leurs propriétaires ou inventeurs les extirpèrent délicatement de boites minuscules. C’étaient de petits oiseaux mécaniques, en carton, doucement teintés de couleurs tendres. Sous leur petite croupe, une clef remontait un mécanisme, car ils avaient de gentils petits mécanismes dans le ventre.

Tout d’abord, les scientifiques oiseleurs donnèrent sur leurs oiseaux les nécessaires explications, puis les abandonnèrent dans le vide avec une belle confiance, semblait-il. Mais, probablement, ces minuscules volateurs étaient restés oubliés trop longtemps au fond des boites où s’ankylosèrent leurs muscles délicats. Leur essor ne fut qu’éphémère. Après avoir battu l’air, pendant quelques secondes, de leurs ailes mignonnes, ils tombèrent sur le sol, le sol fatal, expirèrent en frissonnant d’épouvante. Pauvres petits oiseaux !

Soudain l’on entendit des cris poussés par les agents du service d’ordre: « Ecartez-vous à droite et à gauche ! Il y a du danger ! » Or, il s’agissait simplement d’un nouvel automate mais qui, s’envolant avec une relative énergie, se dirigea nettement vers le nez d’un spectateur, et atteignit victorieusement le but de son voyage. Il y avait du danger, en effet. L’inventeur se précipita; le monsieur, délivré, hocha silencieusement la tête, boutonna ses gants, et, prenant une résolution dictée par une expérience approfondie des hommes et des choses, s’achemina vers la sortie.

Le soleil voulut bien sourire un tantinet à la seconde et dernière journée de ce concours singulier. L’on vit encore voleter çà et là, éphémère et maladive, la grâce des oiseaux mécaniques, en attendant l’essor annoncé d’un véritable aéroplane, simple planeur d’ailleurs. M. Demouveaux devait, en effet, s’élancer du haut des tribunes. Réflexion faite, le sommet d’un virage fut son point de départ, beaucoup moins élevé et beaucoup plus prudent. M. Demouveaux s’abandonna donc aux lois de la pesanteur qui l’attirèrent rapidement vers le sol. Après avoir constaté l’état satisfaisant de ses jambes, l’aviateur (?) déclara que ses expériences ne se continueraient pas plus avant.

D’autre part, M. Villard avait installé sur la pelouse un hélicoptère du poids de 500 kilogrammes, mais n’essaya même point de l’arracher de son support. Il argua que le gouvernement lui avait formellement interdit toute expérience.

On lui rit au nez, eh bien ! on avait tort, ainsi que Santos-Dumont le prouva, à Bagatelle, cinq ans plus tard. Et voilà pourquoi je ne ris plus maintenant d’une expérience blanche. L’aviette ne demandera peut-être pas cinq ans pour nous plonger dans une nouvelle et admirative stupeur.

FRANÇOIS PEYREY