la-vie-au-grand-air-690-decembre-1911

Les sensations de l’aviationImprimer

Auteur : André Beaumont

Année de publication : 1911

Titre de l'ouvrage : La vie au grand air - décembre 1911 - N° 690

Editeur : La Vie au Grand Air

Partager

Qu’’ils soient bons, qu’ils soient médiocres, qu’ils montent un monoplan ou un biplan, les aviateurs éprouvent les mêmes craintes, les mêmes joies, en plein vol. II serait intéressant de sonder leur état d’âme. Malheureusement, ce genre d’examen expose à des lacunes.

II nous est difficile d’analyser nos impressions, de les définir avec une exactitude rigoureuse, car nous ne sommes pas encore adaptés aux spectacles qui s’offrent à nous; notre langue n’a même pas les mots voulus pour exprimer ce que nous voyons, ce que nous sentons. Le spectateur, qui suit des yeux un appareil en plein vol, éprouve une gêne à expliquer ce qu’il ressent. Le pilote qui déploie ses ailes dans l’azur se déclare impuissant à décrire la succession des féeries dont il est témoin. L’un et l’autre restent confondus en présence des mystères des grands espaces. Toutefois, si l’homme ne peut encore ni bien comprendre, ni bien peindre ses voyages aériens, il lui est permis de les esquisser, de raconter comment il les commence, comment il les effectue. Je vais donc essayer d’exposer les péripéties du vol, d’après mes vols.

Au départ, l’aviateur ne parle pas, ou peu, brièvement par saccades. Son attention est absorbée par le minutieux examen de la machine à laquelle il va confier sa vie. II vérifie, en silence, l’état des ailes, les leviers du gouvernail de direction, du gouvernail de profondeur. II s’arrête au frêle fuselage de bois, d’acier et de toile, et s’inquiète surtout de ce moteur, objet de toute sa sollicitude.

Si tout va bien, il revêt l’inélégant costume du plus gracieux des sports; il prend les gants de papier, les bottes ouatées, la caractéristique combinaison, le bonnet de laine, les lunettes, un long cache-nez. Son bizarre accoutrement lui donne l’apparence d’un des habitants de Mars ou de la Lune, tels que nous les décrivent nos fantaisistes écrivains. Les instruments sont alors passés en revue. La boussole est elle bien fixée ? La carte court-elle aisément sur son dérouleur ?

Enfin, l’heure de s’envoler arrive. A ce moment, toujours grave, toujours angoissant, il fait appel à son courage, puis il escalade, bravement, son monoplan ou son biplan. II met le contact, le moteur tourne avec folie, l’hélice fait de même. De la main, il donne le signal du « lâchez tout ».

L’appareil s’arrache à ceux qui le retiennent, tandis que le ronronnement assourdissant du moteur masque tous les bruits, domine la scène. L’oiseau métallique s’élance sur le sol, gambade et s’élève; il se précipite vers un point, encore ignoré à l’horizon.

Aux cahots irréguliers dus à l’inégalité du terrain de l’aérodrome succèdent de douces sensations de glissement, rebelles à toute définition. L’anxiété s’évanouit; une quiétude profonde s’empare de vous; vous goûtez une tranquillité « extra-terrestre »; le sentiment très net de l’absolue solitude vous surprend et vous charme. L’homme a presque disparu: il a des ailes ! II s’élève sans avoir l’impression de s’élever, ébloui par les phénomènes étranges qu’il observe. II lui semble que la terre s’enfonce sous lui.

S’il évolue sur un aérodrome, les milliers de spectateurs qui le guettent se métamorphosent en une multitude de petites taches noires, puis en groupes incertains, puis en masses imprécises. Encore un instant et tout se brouille, s’estompe et se confond. Dans sa marche à travers les vallées, les maisons lui apparaissent comme de petits dés à jouer, éparpillés sur une table de billard. Les plus grandes cités se réduisent en bourgades lilliputiennes. Le relief s’écrase. Les routes, les rivières, les voies ferrées prennent l’aspect des paysages conventionnels d’un jeu d’enfant. Seules, la mer et les montagnes gardent leur majesté dans cet amoindrissement de toutes choses; seules, elles inspirent une respectueuse admiration et un vif sentiment de terreur.

Grisé par ce spectacle grandiose, l’homme monte, monte encore, sa machine pointée vers le ciel. Notre planète, de plus en plus lointaine, s’étend comme aplatie. Les bruits de la terre ne parviennent plus jusqu’à lui; il ne perçoit plus les manifestations de la vie humaine. Tout à coup, épouvanté de son isolement, il redresse son appareil, cesse de monter et plane au dessus des collines et des plaines, dont il ne distingue ni les chemins, ni les ponts, ni les barrières. Plus de forêts, de marécages, plus de lacs. Le sol ne se révèle à ses sens que sous la forme d’une surface, ondulée, désertique. II est libre. II suit une voie dégagée de toutes entraves. II peut, à sa guise, monter, descendre, évoluer; il ne rencontre aucun obstacle. II est bien libre. II a conquis l’air, comme il a conquis l’Océan. Et la machine victorieuse qu’il a créée obéit à son moindre geste, avec la légèreté d’un oiseau.

Le danger ? Mais le danger est un attrait du vol. Si l’homme aime tant à voler, c’est que chaque élan vers l’espace menace son existence. Il ne lui déplait point de cueillir ses lauriers à côté des cyprès.

Une jouissance d’un autre ordre lui est réservée dans les grandes courses. II savoure le plaisir, très vif, de lutter, dans l’air, contre d’autre, hommes ailés comme lui, rapides, ardents enthousiastes, comme lui. Son émotion croît à mesure qu’il se rapproche de ce petit point, inconnu de lui, hier, et vers lequel il se hâte fébrilement, appelant à son aide toutes ses forces physiques, toute son intelligence. Ses efforts ne seront pas stériles. II arrive. II reconnaît l’aérodrome tout autour duquel se presse la foule; il distingue les pavillons, les larges lignes tracées sur le sol; il entend les bombes tirées pour guider. II repose enfin ses ailes, au but fixé, faisant battre les cœurs plus fort, apportant des cieux un peu de cet idéal que l’on demandait autrefois aux dieux.

La signalisation a été mise à l’épreuve, et nous songeons déjà à la débarrasser d’éléments sans valeur. Les signes placés sur le sol en des endroits déterminés, ne sont pas aperçus en général. Les aviateurs volent souvent trop haut, pour distinguer les ballons, d’ailleurs arrachés par le vent de temps à autre. Les feux, allumés de distance en distance sur la route probable, prêtent parfois à la confusion, car il peut exister des feux étrangers à la course; d’autre part, leur entretien coûte cher.

Les drapeaux hissés au sommet des édifices ne valent pas mieux, parce que ce pavoisement signalétique ne se différencie guère d’un pavoisement pour fête publique. Les meilleurs signaux ont été et seront probablement des édicules fixes, ne nécessitant qu’une faible surveillance, par exemple des pylônes peints en blanc. On les disposerait aux bifurcations des grandes lignes suivies par les aéroplanes. Il existe déjà des voies naturelles de l’air, toujours les mêmes; eIles suivent les vallées, évitent les forêt les marécages, les terrains accidentés: en aviation, comme souvent dans la vie, le plus court chemin entre deux points n’est pas toujours la ligne droite. Outre les signaux de bifurcation, il y aurait des signaux d’atterrissage constitués par des feux de goudron, d’essence, par des bombes, par des pylônes de forme caractéristique.

Nous n’avons pas de cartes spéciales à notre disposition, il faudrait les établir sans tarder. Les automobilistes disposent de cartes routières; les aviateurs ont besoin de cartes aéronautiques. Leur teinte générale devrait se rapprocher de celle du sol vu d’en haut; elles seraient donc brunes. Sur ce fond brun, les routes se détacheraient en blanc, les voies ferrées en noir, les rivières et les grandes étendues d’eau en bleu, les forêts en vert. Des signes de convention indiqueraient les aérodromes, les bons atterrissages. Des chiffres très nets fixeraient les cotes principales. La vue cavalière des divers monuments d’une ville n’est d’aucune utilité, il importe au contraire, de connaître les approches des agglomérations importantes. L’échelle la plus convenable sera celle de 1/200 000e. Les détails y paraîtront assez nets, et pourtant le ruban de carte utilisé dans un court voyage ou une étape importante, n’atteindra pas une trop grande longueur; ses dimensions s’adapteront aux meilleures vitesses réalisées jusqu’ici. On ne saurait veiller avec trop de soin à la confection d’un tel document, susceptible de perfectionnements constants; son rôle est et restera considérable jusqu’à l’apparition des réseaux de signaux fixes. Aussi l’aviateur, prépare-t-il ses cartes de voyage avec un soin extrême. Il divise son itinéraire de 10 en 10 ou de 20 en 20 kilomètres, selon qu’il monte un appareil lent ou rapide. Un gros trait au crayon de couleur, un chiffre très visible lui donneront à chaque instant le chemin parcouru, la vitesse obtenue; il en déduira la nécessité de faire de l’essence, ou la possibilité de poursuivre sa route.

On a d’abord volé sans carte et sans boussole. La carte a vite élu domicile dans la chambre de l’aéroplane; la boussole l’a suivie peu après, s’installant en maîtresse comme à bord d’un navire. Elle ne justifie pas l’espoir qu’elle avait fait naître. Trop imprécise pour la navigation aérienne, sans dispositif suffisamment approprié aux appareils, elle ne rend de services qu’en des cas particuliers. Par exemple, vous êtes égaré, perdu complètement, par beau temps, vous ne songez guère à votre boussole, vous préméditez une faute, l’atterrissage. Or, réfléchissez que vous pouvez casser en prenant contact avec le sol; que les habitants ne vous attendront pas toujours là, que leurs renseignements seront peut-être vagues. Restez sur votre machine, cherchez votre chemin, en volant, vous découvrirez une route, une voiie ferrée, une rivière figurant sur votre carte. Marchez à la boussole, perpendiculairement à ce point de repère. Dès que vous l’aurez atteint, suivez son parcours jusqu’à une bifurcation de route. Vous aurez perdu moins de temps qu’en atterrissant.


ANDRÉ BEAUMONT