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L’Homme Rival de l’OiseauImprimer

Auteur : N.C

Année de publication : 1902

Titre de l'ouvrage : Lecture pour tous - Octobre 1902 - Numéro 1

Editeur : Lecture pour tous

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Des ailes ! Des ailes ! Ce cri du poète, l’homme l’a poussé de bonne heure et, désireux de se lancer à la conquête de l’air, il s’est efforcé de reproduire d’une façon artificielle le vol de l’oiseau. Cette conception, plus audacieuse encore que celle de l’aéronaute, est-elle destinée à rester dans l’ordre des chimères séduisantes et irréalisables ? Tel n’est pas l’avis des savants qui ont, en ces derniers temps, essayé de résoudre le problème de l’aviation par des tentatives aussi ingénieuses que hardies, au risque de payer de leur vie leur dévouement à l’idée qui les passionne.

L’’homme dut être de bonne heure hanté du désir de s’élever, lui aussi, dans ces plaines de l’espace qu’il voyait sillonnées par le peuple aérien. Mais comment y arriver ? Le raisonnement le plus simple l’amenait à penser que ce moyen devait être de rivaliser avec l’oiseau et de reproduire le mécanisme de son vol en s’attachant des ailes artificielles. Il en est de ce rêve comme de plusieurs de ceux que fit l’humanité primitive: la science d’aujourd’hui les reprend; elle les précise et les appuie sur des principes nouveaux; elle met à leur service les moyens d’exécution que le progrès des connaissances ne cesse de nous fournir. Aussi, tandis que de hardis navigateurs continuent de tenter la conquête de l’air à l’aide des aérostats, d’autres savants s’efforcent de la réaliser par des machines à voler. Ce sont les « aviateurs », partisans de ce que l’on a appelé l’école du « plus lourd que l’air », rivale de l’école du « plus léger que l’air », c’est-à-dire de l’école de l’aérostat.

Cette idée d’imiter le vol de l’oiseau est si conforme à la nature qu’elle ne pouvait manquer de se présenter à l’esprit de l’homme bien avant celle de construire un ballon. Les aviateurs ont précédé les aéronautes. C’est leur souvenir que nous devinons à travers les légendes des époques mythologiques. Dédale et son frère Icare, qui, fuyant le palais de Minos, entreprirent de passer par-dessus la mer Egée, en s’attachant des ailes de cire, étaient des aviateurs. Dédale put arriver sur l’autre rive; mais Icare, s’étant imprudemment approché du soleil, vit fondre la cire de ses ailes et tomba dans la mer qui depuis fut la mer Icarienne.

Une si poétique légende devait créer une légion d’imitateurs. Simon le Magicien aurait connu, du temps de Néron, l’art de voler dans les airs. Au XIe siècle, un Sarrasin entreprend de voler en présence de l’empereur Emmanuel Comnène. Il monte au sommet de la haute tour de l’hippodrome de Constantinople, vêtu d’une ample robe blanche dont les pans relevés sont soutenus par des cercles d’osier. Le pauvre oiseau s’élance, mais il tombe au bas de sa tour, les os rompus.
Au temps de la Renaissance, le problème de l’imitation du vol des oiseaux occupa l’esprit d’un artiste de génie qui était aussi un des plus grands savants de son époque. Les manuscrits de Léonard de Vinci renferment un véritable traité d’aviation accompagné de curieux dessins d’ailes mécaniques.
Sous le règne de Louis XIV, un danseur de corde se fait fort de voler du haut de la terrasse de Saint-Germain jusqu’au bois du Vésinet; mais, comme l’homme volant de Constantinople, il choit honteusement. Au même moment, un serrurier du « pays du Maine », natif de Sablé, Besnier, construit une machine volante, formée de deux paires d’ailes. Le Journal des Savants du 12 décembre 1678 affirme que le serrurier de Sablé a pu voler « par-dessus les maisons du voisinage ». En 1742, un original, le marquis de Blacqueville, qui avait déjà passé la soixantaine, forme le projet insensé de s’envoler de son domicile, sis quai des Théatins (aujourd’hui quai Voltaire), au coin de la rue des Saints-Pères, et de traverser la Seine. L’imprudent tombe sur un bateau de blanchisseuses et il en est quitte, ce dont il peut se féliciter, pour une cuisse cassée.
Trente ans après, un chanoine de l’église collégiale de Sainte-Croix d’Etampes, l’abbé Desforges, imagine une voiture volante, avec laquelle il veut voler « à tire-d’aile » jusqu’à Paris. Il monte son équipage au faite de la tour de Guinette (dont les ruines fameuses se voient aujourd’hui de la gare d’Étampes). A la première tentative de vol, la voiture dégringole et se brise; le chanoine est relevé tout contusionné. En 1812, un horloger viennois, Degen, entreprend de voler au jardin de Tivoli avec des ailes « qui ont la forme et la légèreté de celles des oiseaux », Pauvre horloger ! Son ‘expérience tourne à sa confusion: le publie furieux le piétine et lui arrache ses ailes.

Ce sont là, si l’on veut, les amateurs, les originaux et les excentriques de l’aviation. De nos jours, le problème a été repris par de véritables savants, et il en est parmi eux qui ont payé de leur vie leurs audacieuses tentatives. Comme l’aérostation, l’aviation a ses martyrs. En 1872, un aéronaute belge, de Groof, construit une machine volante avec deux ailes battantes de 11 mètres et une queue de 9 mètres, servant de gouvernail. Il se fait attacher à la nacelle d’un aérostat qui s’enlève à Cremorn Garden. A 300 mètres de hauteur, il se détache et il atteint le sol sans encombre, la queue de l’appareil était seule endommagée. Deux années après, il tente une nouvelle expérience, et il tombe écrasé sur le sol.

Otto Lilienthal devait, comme de Groof, trouver la mort au cours de ses essais d’aviation. Il se proposait de réaliser le vol à la voile; pour cela, il avait construit un volateur formé de deux ailes légèrement concaves et munies à l’arrière d’un gouvernail faisant l’office de queue. Les ailes étaient de mousseline gommée tendue sur une armature légère; elles avaient 7 mètres de long sur 2 m 50 de large. L’appareil tout entier ne pesait guère qu’une vingtaine de kilogrammes et ne comportait aucun moteur. L’aéronaute appuyait ses bras sur des gouttières garnies de coussins, et s’accrochait par les mains à une barre ronde transversale. Les jambes étaient libres, afin de pouvoir être manœuvrées à volonté pour déplacer le centre de gravité et remédier au danger d’une chute en avant. Une première fois, Lilienthal se lança avec son appareil du sommet d’une plateforme de 10 mètres de hauteur qu’il avait fait élever sur une petite colline à Streglitz, près de Berlin. Il parvint à franchir, avec un élan modéré et une vitesse de 15 mètres à la seconde, une distance de 300 mètres en atterrissant très facilement. Encouragé par ce succès, il songeait à obtenir des résultats encore plus satisfaisants en adaptant à son appareil un moteur très léger, quand, le 9 août 1896, dans une nouvelle expérience, il fit une fausse manoeœuvre. La machine fut frappée au-dessus par le vent, se retourna, et l’infortuné aviateur fut précipité d’une hauteur de 80 mètres. On ne releva qu’un cadavre horriblement mutilé.

Parmi les raisons qui s’opposèrent au succès des tentatives de ces infortunés continuateurs d’Icare, il en est une qu’au premier abord on ne soupçonne guère: c’est qu’on ne savait pas comment volent les oiseaux. On avait noté de leurs battements d’ailes ce qu’on en peut apercevoir à l’œil nu, et cela est bien insuffisant. On resta dans cette ignorance jusqu’à ces derniers temps. C’est à la science moderne, grâce aux progrès des procédés photographiques, qu’il était réservé de dévoiler les mouvements complexes, invisibles à l’œoeil, du vol de l’oiseau.