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L’orientation en aéroplane – 2Imprimer

Auteur : F-A W

Année de publication : 1911

Titre de l'ouvrage : La vie au grand air - décembre 1911 - numéro 691

Editeur : La Vie au Grand Air

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Nous terminons aujourd’hui notre enquête sur l’orientation en aéroplane. Les meilleurs pilotes ont bien voulu y répondre. Peut-être les idées suggérées par eux donneront-elles aux pouvoirs compétents la solution de l’énigme qu’est encore la dirigeabilité dans l’espace.

Le héros du Circuit de l’Est, Alfred Leblanc, l’un de ceux qui savent avec le plus de perfection se diriger dans les airs, nous a confié que dans les randonnées de ville à ville rien n’est encore plus sûr qu’une bonne boussole et qu’une excellente carte:

« Tous les signaux, dit-il, qui ont été établis dans les courses pour permettre aux pilotes de se repérer n’ont jamais servi à rien. Le piéton considère que les organisateurs sont pleins de sollicitude pour les oiseaux humains, mais hélas ! ceux-ci ne peuvent voir les petits drapeaux, les ballons minuscules, les flèches anodines répandus souvent à profusion, mais rarement à l’endroit où ils devraient être. Seuls, les feux de goudron sont utiles, parce qu’ils produisent une fumée noire et lourde qui s’élève presque tout droit vers les nues et donne ainsi une indication sérieuse à ceux qui du haut de leur tribune quasi-céleste l’aperçoivent.

« Je crois cependant que tous les efforts doivent être dirigés sur la confection d’une carte extrêmement claire et complète, facile à lire. En ajoutant à cela une boussole sûre, vous pourrez aller vers n’importe quel pays sans vous tromper. »

Eugène Renaux, qui s’attribua la victoire dans le raid Paris-Puy-de-Dôme et qui, pour prouver l’importance militaire et l’utilisation pratique des vols à deux, en biplan, parvint à boucler le Circuit Européen avec son fidèle passager Senouque, est partisan d’un système plutôt curieux. Il semble étrange à première vue, mais très réalisable lorsqu’on l’étudie:

« Je sais que la plupart de ceux qui liront ces lignes se moqueront de moi. Malgré leur ironie charmante, je conserverai mon opinion. Ce n’est point par obstination, mais bien parce que je crois avoir trouvé là un moyen très pratique pour se repérer.

« Je préconise donc que dans toutes les agglomérations, villes et villages, le nom de la localité soit inscrit sur le toit des maisons. Mais je ne demande pas à ce qu’il soit sur chacun: il serait impossible de les distinguer utilement. Je voudrais qu’il fût reproduit une fois seulement.

« Voici comment: choisissons par exemple le nom de Mantes. L’M commencerait sur la première maison de droite pour se terminer sur la dernière de gauche et ainsi de suite pour les autres lettres. De cette façon, nous aurions des noms gigantesques qui ne diraient certes rien à celui qui chercherait à les lire en se promenant sur les toits, mais qui seraient merveilleusement distincts grâce à la perspective, pour les aviateurs qui passeraient à l’altitude élevée que recommande la prudence lorsque vous volez au-dessus d’une agglomération. »

Senouque est le passager de Renaux dans ses randonnées aériennes. Il a battu, avec Bienaimé, le record français de l’altitude en sphérique et fit partie de l’expédition Charcot. C’est un savant et l’ange gardien des aviateurs égarés quand ils le trouvent sur leur route.

« Dans les courses, déclare-t-il, les meilleurs guides sont les ballons et surtout les feux de goudron dont la fumée noire laisse une trace très nette dans l’espace.

Pour la navigabilité aérienne de l’avenir, je crois que le meilleur serait d’adopter un système de signes, toujours les mêmes et toujours placés de façon identique par rapport aux villages et plutôt aux églises qui sont les points les plus visibles ».

René Vidart qui s’est signalé par des vols maritimes d’abord, ensuite par ses courses magnifiques dans Paris-Rome, où il se lassa quatrième et dans le Circuit Européen, où seules deux pannes de moteur lui firent perdre la première place, malgré ses deux victoires dans Paris-Liège et Calais-Paris, n’a aucune confiance dans les signaux:

« Je n’ai jamais aperçu le moindre signal dans toutes les épreuves auxquelles j’ai pris part. C’est vous dire que je ne puis savoir s’ils sont utiles. Ils ne m’ont jamais servi et je m’en suis toujours fort bien passé.

« Je ne me sers que de la carte et de la boussole. Si on voulait établir un système sérieux de repérage, le meilleur serait de mettre les signaux sur les points les plus élevés des villes, c’est-à-dire sur les clochers. En quoi consisteraient-ils ? Je l’ignore. Les procédés employés jusqu’ici sont très mauvais. Voilà tout. Il faudrait peut-être peindre certains toits en couleur très vive. Je donne l’idée pour ce qu’elle vaut, trop heureux si on en trouve une meilleure. Mais tant que les signes actuels existeront, je continuerai à ne pas les observer et à m’en tenir à ma carte et à ma boussole. Je vise un point à 20 kilomètres de l’endroit où je me trouve et je pique directement sur lui tout en comparant mes deux auxiliaires. Tel est mon seul procédé. »

Le vainqueur de la Coupe Gordon Bennett 1911 est un partisan acharné de la carte:

« Tout l’argent qu’on dépense en pure perte pour jalonner de signaux les routes de l’air, serait bien plus utilement employé, s’il était consacré à l’établissement d’une carte au 200.000e faite seulement par des gens compétents, tels que Leblanc, qui a la connaissance de l’air et qui sait ce qu’on voit du haut des airs.

« A 700 mètres de haut, vous ne distinguez pas une maison avec netteté, mais absolument comme si vous regardiez une carte au 100.000e. Le jour où la carte que je préconise sera établie, les aviateurs n’auront droit à aucune excuse quand ils se perdront ».

Opinion de Maurice Tabuteau. Le détenteur de la Coupe Michelin de 1911, neuvième du Circuit Européen, a confiance dans la boussole:

« Je marche toujours à la boussole, ne cherchant jamais le moindre signal. Je calcule avec le plus de précision possible pour la dérive en faisant des alignements au départ et je recommence toutes les heures si j’ai des doutes sur ma direction. Par ce procédé, je ne dérive pas plus de 5 kilomètres sur 100. » [fin ...]