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Ma tournée en Amérique du SudImprimer

Auteur : Roland Garros

Année de publication : 1912

Titre de l'ouvrage : La vie au grand air - Avril 1912 - numéro 707

Editeur : La Vie au Grand Air

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Le métier d’aviateur n’est pas toujours agréable, surtout dans les pays nouveaux. Je profite d’une grippe qui me retient au lit pour venir causer un peu avec les lecteurs de la Vie au Grand Air et leur dire ce que je deviens, puisque vous prétendez que cela peut les intéresser. J’aurais voulu vous envoyer des histoires extraordinaires, mais il aurait fallu que je les invente. Il ne m’est rien arrivé de particulier et je n’ai rien fait de sensationnel. Nous avons tous souffert à Rio de Janeiro de l’organisation rudimentaire de la Compagnie, tant au point de vue du matériel qu’au point de vue du personnel. Audemars et Barrier n’ont pu faire que deux vols chacun depuis notre départ de Paris, faute d’appareils.

Fort heureusement, j’avais eu la bonne idée d’emporter avec moi mon petit Blériot du record de la hauteur, et j’ai pu travailler. A Rio, j’ai fait une quarantaine de vols en quinze jours, dont un de 1H. 35, un autre de 2h. 20 à 2800 mètres au-dessus des montagnes, 15 vols avec passagers et autant au dessus de la ville; j’ai été évoluer environ 5 heures sur Rio, à la grande satisfaction de la foule qui sut nous récompenser de nos peines. J’ai pu sauver ainsi la situation: les recettes brutes, prix inclus, ont donné environ 100.000 francs.

Naturellement, la Compagnie a été en perte. Nous avons perdu un temps infini. Il est dommage qu’on n’ait pas économisé deux semaines de séjour sur les quatre perdues, c’était pourtant facile.

Tel est le bilan de Rio de Janeiro. De là, je suis venu seul à Sao Paulo: le reste de la troupe a été préparer l’aérodrome et les ravitaillements de Buenos-Ayres. Je suis à Sao Paulo depuis un mois et je ne m’amuse guère. J’ai fait deux petites exhibitions pénibles. Mon moteur, fatigué à Rio, est maintenant complètement en panne, d’où perte de temps et d’argent: je pouvais gagner ici facilement 50 000 fr. en 15 jours, au lieu de cela, grâce à la malchance, deux petites recettes lamentables, des frais anormaux causés par les efforts pour me dépanner et une grosse perte de temps. Enfin, j’attends des pièces et un mécanicien supplémentaire qui doivent arriver dans trois jours. J’espère me rattraper un peu, mais j’aurai quand même perdu près d’un mois.

Il y a un prix créé pour Sao Paulo-Santos et retour, total 120 kilomètres, dont 40 de parcours très dangereux au-dessus des montagnes couvertes de forêts vierges: c’est bien pour moi ! On parle aussi de Sao Paulo-Rio de Janeiro, 400 kilomètres d’un parcours très dur, pas d’atterrissages, un moteur anémique et des ailes peu sûres, étant donné le travail qu’elles ont fourni avec une admirable ardeur, je dois l’avouer, depuis qu’elles sont à mon service. Je vais vous adresser des photographies que j’ai prises en l’air: ça tourne à la monomanie !

La Vie au Grand Air nouvelle formule est une merveille: c’est à se demander pourquoi vous ne l’avez pas faite plus tôt. Je tâcherai de vous envoyer des documents intéressants de Buenos-Ayres. Je prépare quelques numéros qui, je l’espère, feront leur petit effet. Dame ! puisque j’ai la réputation d’être un acrobate, il faut bien que je prouve qu’elle n’est pas usurpée.

Je serai de retour à Paris au début de mai, c’est-à-dire dans deux mois. Je compte prendre part aux épreuves de l’année, mais leur création ne semble guère intéresser les Mécènes. L’année dernière, nous ne savions où donner de la tête. A peine une course était-elle terminée qu’il fallait s’occuper d’une autre et se dépêcher d’y prendre part, sans avoir le temps de se reposer. J’en sais quelque chose et je vous assure qu’après avoir fait Paris-Madrid et Paris-Rome, lorsqu’il fallut m’aligner, malade, dans le Circuit européen, je ne savais pas si je pourrais aller jusqu’au bout. Lorsque je me rappelle ces moments, je me demande encore comment nous avons pu résister. Il fallait avoir le feu sacré. Le feu sacré, nous l’avons toujours, ce sont les organisateurs qui n’ont plus le souffle nécessaire. C’était fatal: chacun mettant sur pied une épreuve l’année dernière, les unes nuisaient aux autres. On voulut nous couvrir d’or d’un seul coup… maintenant on nous met au pain sec.

C’est là une curieuse façon d’encourager le sport pour lequel tous s’enthousiasment en ce moment. Je ne puis croire que seul le Grand Prix de l’Aéro-club nous permettra d’essayer nos ailes dans une compétition internationale. Seules les tentatives individuelles sont permises à l’heure actuelle et, étant donné le prix qu’elles coûtent, le temps n’est pas éloigné où chaque homme-oiseau remisera son appareil et cherchera fortune dans une autre carrière. Voilà bien le revers des engouements trop vifs d’un moment.

Mais quittons ce triste sujet. Espérons que l’aviation triomphera de l’indifférence des organisateurs et continuons tous à travailler dans l’attente de jours meilleurs.

Pour en revenir à la Vie au Grand Air, nous la lisons assidûment ici, où elle est très répandue. L’Automobile-Club la reçoit régulièrement et elle est très appréciée. J’y ai lu des entrefilets, aimables naturellement, sur nous: Qui diable a pu vous renseigner ? Je ne vous avais pas communiqué ces nouvelles, ne les trouvant pas assez intéressantes. A Buenos-Ayres, cela changera, je l’espère, du moins. Mais je vous avoue que ce n’est pas gais tous les jours le métier que nous faisons.


ROLAND GARROS