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Un Rival des AérostatsImprimer

Auteur : N.C

Année de publication : 1901

Titre de l'ouvrage : Lecture pour tous - Octobre 1901 - Numéro 1

Editeur : Lecture pour tous

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Habitués à ne voir dans le cerf-volant qu’un jouet enfantin, nous ne songeons guère qu’il ait déjà toute qu’il ait déjà toute une histoire, et nous imaginons encore moins qu’on puisse fonder sur son avenir de sérieuses espérances. Il est impossible en effet de n’être pas surpris en voyant quels emplois différents il a reçus à travers les pays et les temps. Véritable Protée, prenant toutes les formes, se prêtant à tous les usages, ici jouet, musicien et bibelot fétiche, ailleurs instrument scientifique ou moyen de sauvetage, il est en passe de devenir un utile auxiliaire pour le physicien, pour l’homme de guerre et le marin, servant tour à tour aux études de nos laboratoires et aux intérêts de notre défense nationale.

Un jouet destiné à amuser les enfants, une frêle construction de papier et d’osier qui s’enlève à quelques mètres du sol parmi les rires joyeux et les battements de mains d’un peuple de bambins, telle est l’idée que nous avons coutume de nous faire du cerf-volant. Nous ne songeons guère qu’il puisse aspirer à dépasser ce rôle aimable et modeste. Détrompons-nous ! Déjà la mémorable expérience de Franklin avait jeté comme une lueur de gloire sur l’humble condition du cerf-volant. De nouvelles expériences nous le montrent appelé à rendre toute sorte de services inattendus.

Ce n’est plus maintenant à quelques centaines de mètres qu’il s’élève pour se balancer dans les airs, comme un flâneur inutile. Le cerf-volant moderne monte sans se lasser jusqu’à 2000 et 3000 mètres; il plane au-dessus des pics inaccessibles; il disparaît par delà les nuages pour s’en aller flotter dans l’éther glacé. Rival des aérostats, il a pu, dans une expérience récente, emporter avec lui nacelle et voyageur. C’est sur lui qu’on fonde des espérances pour aider à trouver la solution du problème de la navigation aérienne. Le cerf-volant serait-il donc, après avoir joué le rôle le plus modeste, appelé, dans un avenir prochain, à de brillantes destinées ?

Le cerf-volant est d’origine orientale. Les Chinois, qui passent pour avoir inventé la poudre à canon, auraient inventé aussi les cerfs-volants. Les livres qui nous ont été conservés depuis ces âges reculés attribuent cet honneur à un célèbre général nommé Han-Sin, qui vivait vers l’an 200 avant Jésus-Christ. Il y aurait donc plus de deux mille ans que le premier cerf-volant chinois aurait flotté dans les airs. Aussi bien, ce ne fut pas en guise de distraction que Han-Sin imagina le cerf-volant. L’homme de guerre chinois se proposait un but guerrier, ainsi qu’il ressort du manuscrit, le Tching-Tchas-Tso-Ki, où sont relatées les péripéties du siège dressé par Han-Sin devant une cité ennemie: « Han-Sin, dit le vieux livre, décida d’entrer dans la ville en creusant un souterrain aboutissant au palais Wei-Yang-Kong; mais, comme il ignorait la distance qui le séparait de cet édifice, ainsi que sa position au centre de la ville, il fit construire un grand cerf-volant qu’il lança par un vent favorable, et au moyen duquel il put obtenir les renseignements qu’il désirait. »

Comment un simple cerf-volant put-il rendre des services si mirifiques ? On ne le voit pas clairement. Tout ce que nous retenons de cette anecdote, c’est que le cerf-volant a des origines militaires et qu’il est né des besoins de la stratégie. C’est encore dans les annales de la guerre que nous découvrons la seconde mention faite du cerf-volant. C’était huit siècles plus tard, en l’an 549 après Jésus-Christ, sous le règne de l’empereur Wou-Ti, de la dynastie des Liang. Les troupes du général Béou-King mirent le siège devant King-Thaï. Les habitants de la ville assiégée, réduits à la famine, cherchèrent tous les moyens de communiquer avec le dehors. Ils songèrent au cerf-volant, et ils en construisirent un grand nombre. Héou-King, voyant flotter en l’air ces messagers alors inattaquables, réunit ses officiers et tint conseil: « Partout où arriveront ces cerfs-volants, dit l’un deux, ils donneront des nouvelles des assiégés et feront connaître leur détresse. Ou bien abandonnons le siège, ou bien attaquons tout de suite avant l’arrivée des renforts. »

Telles sont les antiques légendes relatives au cerf-volant. Il est curieux que, lorsqu’il apparaît pour les premières fois dans l’histoire, ce soit à titre d’engin de guerre, propre tantôt à l’attaque et tantôt à la défense. L’Extrême-Orient est resté la véritable patrie du cerf-volant. Nulle part sur toute l’étendue du globe il n’est si fêté. Ce ne sont pas seulement les enfants qui font de lui leur jeu préféré: grands et petits s’en servent pareillement. En certaines contrées, il est l’objet d’une sorte de vénération superstitieuse, et on lui attribue la singulière propriété de conjurer le mauvais esprit. L’indigène qui se met en route, ou qui part en promenade, emporte son cerf-volant qu’il fixe à l’une des cornes de la bête qui compose son attelage. Il n’est pas de jour où, dans les faubourgs d’Hanoï, on ne puisse voir des centaines de cerfs-volants se balancer au-dessus des demeures indigènes, accrochés aux toits par leurs cordes de retenue. Particularité curieuse, presque tous ces cerfs-volants sont « à musique », ce qui augmente encore l’originalité du spectacle. Chacun d’eux est muni à son extrémité supérieure d’un petit morceau de bambou percé d’ouvertures, sorte de flûte dans laquelle souffle perpétuellement le vent, et qui rend des sons plaintifs ou aigus, suivant l’état de l’atmosphère. Avec un peu de bonne volonté, on peut croire que l’on assiste à un concert de harpes éoliennes. Ces cerfs-volants musicaux sont inconnus en Europe, sauf dans quelques provinces de la Russie, où ils ont été importés d’Orient.

Les cerfs-volants orientaux sont agencés de la manière la plus artistique. Tantôt ils affectent la forme d’un oiseau dont le corps et les ailes sont peintes de couleurs voyantes; tantôt ils représentent, principalement en Chine, quelque dragon fantastique dont la queue ondule dans les airs. L’art étrange de l’Extrême-Orient orne les cerfs-volants de ses mille compositions terrifiantes ou burlesques, monstres aux yeux lançant des flammes, guerriers aux masques menaçants, poissons étranges, oiseaux merveilleux aux ailes d’or et de pourpre. Toute l’imagination exubérante des artistes japonais ou chinois se donne libre carrière dans l’ornement du jouet national, passe-temps préféré de toute une race. En dehors de ses richesses décoratives, le cerf-volant oriental est admirablement adapté aux services qu’on réclame de lui. La carcasse est faite de jonc flexible recouvert d’un papier léger et très résistant. Ce papier, principalement aux ailes, sur les côtés, n’est pas tendu. Il peut se gonfler sous l’action du vent, qui s’échappe par des orifices ménagés à cet effet, tout en assurant la stabilité du système. La force ascensionnelle de ces cerfs-volants est considérable. Un cerf-volant japonais de petite taille peut facilement remorquer une lanterne qui, dans les ascensions nocturnes, sera du plus curieux effet. Evoquons les plus prestigieux souvenirs que nous aient laissés les parcs où des lanternes vénitiennes piquaient leurs notes multicolores, nous n’aurons encore qu’une faible idée de ces illuminations volantes.