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Au péril de l’airImprimer

Auteur : Jacques Mortane

Année de publication : 1946

Editeur : Editions Baudiniere

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GÉO CHAVEZ, PREMIÈRE VICTIME DES MONTAGNES

Géo Chavez, qui s’était acquis une grande renommée dans l’athlétisme, fut l’un des premiers qu’attira l’aviation. Il possédait toutes les qualités nécessaires pour y réussir. Et dès ses débuts, il prouva qu’il avait la classe des Hubert Latham et Léon Morane, virtuoses de cette époque qui nous semble préhistorique.

C’était en 1910, Géo Chavez se spécialisa bientôt dans l’altitude. Il faut rappeler que la hauteur était l’ennemie! Lorsque Latham, pour la première fois, atteignit 1.000 mètres, il déclara à la descente qu’il avait été suffoqué et qu’il avait eu peur de s’évanouir, son cœur s’arrêtant de battre. Chavez, au meeting de Reims où il débutait sur monoplan, réussit à son premier vol à monter jusqu’à neuf cents mètres. A 1.150 mètres, il ne put insister, par suite de l’impossibilité où il se trouvait, au milieu des nuages, de se rendre compte s’il montait ou s’il descendait.

Le 8 septembre 1910, il parvint à battre de 41 mètres le record du monde de l’altitude qui appartenait à Léon Morane. Il s’éleva à 2.652 mètres.

Un prix avait été offert à celui qui, le premier, partant de Brigue, franchirait le Simplon, irait se poser à Domodossola et, de là, promenade de santé, à Milan. Brigue était à 900 mètres d’altitude, l’hospice du Simplon à 2.008, Domodossola à 277 seulement.

Ces différences de niveau étaient considérables, mais les résultats obtenus par Chavez n’étaient-ils pas susceptibles d’ouvrir toutes les espérances?
— Vous êtes fous, répondait cependant l’aviateur à ceux qui le pressaient d’entreprendre l’exploit. Ce n’est pas encore maintenant qu’on pourra voler au-dessus des montagnes.
— Mais puisque tes vols t’ont permis d’être le roi de la hauteur.
— Une royauté dont je peux être détrôné demain. Et puis, on peut être le Toi de la hauteur sans pouvoir être celui des hauteurs.
Sans enthousiasme, il s’inscrivit néanmoins, ainsi que Weyman, Cattaneo, Wiencziers et Paillette.
— Je tenterai toujours, mais ce doit être sinistre, la terre vue de là-haut, au milieu des pics et des abîmes! J’aimerais mieux me contenter d’aller essayer de porter mon record à 3.000 mètres au meeting de Milan.
— Tu iras après, lui dit Arthur Duray, le champion de l’automobile, qui était son fidèle ami et manager.
En ces temps lointains, les managers étaient aussi des amis!

Géo Chavez partit donc pour Brigue, où son appareil avait été monté.

Le 19 septembre, à 6 h. 16, il tenta son premier tête-à-tête avec les immensités qui l’entouraient et faisaient frémir les spectateurs de cette dramatique aventure. Que ferait là-haut la minuscule machine contre ces obstacles accumulés?

Chavez s’élevait en larges cercles concentriques, gagnant le Hohgeberg, survolant ses 2.018 mètres et se dirigeant vers Milan, lorsque de violents tourbillons l’assaillirent, le forçant à revenir en toute hâte à Brigue.
— Tes impressions? lui demanda Arthur Duray.
— Un sale truc! On se sent encore plus seul au milieu de ce chaos. Ça serait moche de tomber là dedans.

Lui, si gai, si gavroche avec distinction, était devenu plus grave, plus réservé après cette entrevue effroyable. Il semblait avoir ramené de son essai de sombres pressentiments. Son habituel enthousiasme l’avait abandonné. Arthur Duray, Christiaens, s’efforçaient de le distraire, mais sans cesse il répétait :
— C’est un sale truc!
Le 22 septembre au soir, il déclara :
— Je ferai un dernier vol demain. Si je ne passe pas, j’abandonnerai. C’est que notre matériel n’est pas encore mûr pour semblables excentricités.
Rares étaient ceux qui pouvaient croire les ailes de l’homme assez puissantes pour dominer les Alpes.

Le 23 septembre, après avoir déjeuné de bon appétit, Chavez se dirigea vers le terrain de départ. Dès qu’il y arriva, il aperçut un prêtre dans l’assistance. Toujours poursuivi par son inquiétude, il gouailla :
— J’ai l’abbé, parfait; il ne manque plus qu’un croquemort!
L’avion est prêt, face à l’obstacle. Le pilote monte, vérifie les commandes, ajuste ses lunettes, se coiffe d’un casque protecteur, enfile des gants de papier.