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Bessie ColemanImprimer

Auteur : Jacques Béal

Année de publication : 2008

Editeur : Michalon

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L’avion accélère sur la plage. Bessie Coleman, engoncée dans une combinaison en cuir, ressent les premières secousses des « ridins », ces ondulations de sable humide durci et sculpté par le vent à marée basse. La jeune aviatrice ne se laisse pas impressionner par les soubresauts. Elle maintient son cap. Le Nieuport 82 prend de l’altitude, passe au-dessus des dunes du Marquenterre, à la lisière desquelles de vieux bateaux, coques en l’air, font, vus du ciel, des pointillés sur le sable immaculé. Ces cabanes servent d’abri aux pêcheurs qui, à pied, ramassent, selon les saisons, coques et palourdes.

Bessie évite d’admirer trop longtemps le soleil couchant qui embrase de pourpre, d’or et d’émeraude la baie et ses chenaux. Son attention est concentrée sur les commandes de l’appareil, sur les haubans du biplan, sur le rythme du moteur qui pulvérise parfois des gouttelettes d’huile chaude venant se coller sur les verres jaunes de ses lunettes. Elle vole le plus haut possible au-dessus des chalutiers aux voiles couleur rouille. L’unique élève afro-américaine de l’école Caudron au Crotoy, petit port de pêche en baie de Somme, est docile et appliquée. Bessie repense à chaque étape de sa formation en cours. Elle maîtrise bien ses gestes. Reste prudente. Quelques mois plus tôt, la baronne de Laroche, première femme au monde à avoir volé, s’est écrasée avec son Caudron G-3 sur cette plage qui fait office de terrain d’aviation.
Après avoir contourné la pointe du Hourdel qui marque l’entrée de l’estuaire, la pilote du Nieuport 82 amorce une lente descente pour saluer les verrotières. Pleines d’admiòation pour cette jeune femme noire qu’elles croisent depuis plusieurs semaines dans les rues du village, elles lui font signe en agitant leur louchet.

En ce mois de novembre 1920, Bessie Coleman a choisi la France et Le Crotoy pour s’émanciper. L’année précédente à Chicago dont elle vient, les émeutes raciales qui s’étaient déchaînées durant l’« été rouge» – rouge sang -, le long des plages du lac Michigan, lui étaient devenues insupportables. Dans la mégalopole de l’Illinois battue par les vents, elle étoufæait. Envie d’une autre vie. Voler dans les airs lui paraissait être la plus audacieuse des libertés.
À Chicago, les écoles d’aviation ne manquaient pas. Elles passaient chaque semaine, dans les journaux spécialisés, des annonces pour recruter de nouveaux élèves. Formation ouverte à tous et à toutes. Sauf aux Noirs, hommes et femmes, sans distinction. Combien de refus humiliants Bessie Coleman a-t-elle essuyés en frappant aux portes de ces écoles ?

Bessie Coleman, manucure en vue du Stroll- sorte de Wall Street noir pour les affaires et de Harlem pour le blues et le jazz – s’est fait des relations influentes. Comme celle de Robert S. Abbott. Le propriétaire du Chicago Defender – le journal de la cause noire – l’a écoutée, l’a encouragée dans son désir de devenir aviatrice, lui a conseillé d’aller en France, l’a aidée financièrement pour son voyage. En passant au-dessus des brumes violettes des dunes de Saint Quentin-en-Tourmont, Bessie vole, dans le ciel de France, vers son destin: être la première aviatrice noire de l’Histoire.