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Les conquérantes de l’Air – finImprimer

Année de publication : 1911

Titre de l'ouvrage : Lecture pour tous - Octobre 1911 - N° 1

Editeur : Lecture pour tous

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« Et pourtant si je ne me suis pas encore trouvée face à face avec la mort, je ne suis pas passé loin d’elle ! Elle m’a frôlée plus d’une fois, en montagne, en ballon, pendant mon voyage d’octobre 1909 de Nancy à Southwood (Angleterre), où, n’ayant plus le moindre lest à jeter, je vis sur la mer du Nord ma nacelle arriver en contact avec les flots. L’an dernier, au mois d’août, par exemple, je l’ai échappé belle ! J’étais engagée au meeting de Saint-Etienne, j’étais en plein vol et tout marchait merveilleusement quand soudain mon moteur s’arrêta net et l’appareil se mit à descendre. Au-dessous de moi, de tous les côtés, des maisons de trois étages ! Entre deux d’entre elles, un terrain de jeu de boules, large de 7 m. 15 ! Il fallait poser là mon grand oiseau ou me casser la tête. Je ne perdis pas une once de sang-froid et atterris sans mal. Les pires dégâts furent faits par des amateurs de souvenirs qui émiettèrent le bout de mon aile gauche. Sauf rupture d’appareil, j’estime que jamais je ne serai en danger plus imminent que ce jour-là.

« Un bon souvenir, voulez-vous, maintenant – après les mauvais ? Voici le meilleur que je possède. C’était au meeting de Turin. Nous étions là plusieurs Français. Les épreuves de la journée touchaient à leur fin quand le ciel se gâta et devint très mauvais. Un de mes camarades n’avait pas encore terminé le temps de vol exigé, sur son contrat pour toucher le montant de son engagement. Je le vis qui allait reprendre l’air et je me souvins tout à coup qu’il était marié, père de famille. Je regardai le ciel: détestable. Mon parti était pris. Je sautai sur le siège à sa place et terminai le parcours. De toute ma vie d’aviatrice, c’est ce vol-là, j’en suis sûr, qui me restera éternellement le plus cher ! »

L’aviation sera-t-elle un sport accessible, largement ouvert aux femmes et non plus l’apanage de quelques privilégiées ? Mlle Marvingt le croit fermement. « Oui, déclare-t-elle, si elles ont du sang-froid, de l’initiative et de l’endurance, mais à condition qu’avant de monter à bord de l’aéroplane la débutante suive un double entraînement, qu’elle s’habitue à l’atmosphère et à la lecture des cartes par de nombreuses ascensions en ballon et qu’elle s’accoutume aux grandes vitesses par l’automobile. C’est ce que j’ai fait. Hors de là, pas de succès possible ! « Pour ma part, je prépare en ce moment mon brevet… militaire ! Parfaitement ! Je suis convaincue qu’avec une sérieuse préparation, des femmes de sport familiarisées avec les avions actuels pourraient rendre les mêmes services que les hommes pour le transport des dépêches, les reconnaissances, les services d’ambulance. Je veux être pilote militaire ! »

Et sur cette image imprévue, charmante et héroïque, qu’elle évoque à nos yeux, d’une jeune femme « volontaire de l’air », nous saluons Mlle Marvingt, tandis que les grandes ailes de toile du monoplan frémissent déjà sous les trépidations du moteur en marche.

Il n’est presque pas de semaine où l’aviation féminine ne s’enorgueillisse de quelque nouvel exploit. Hier encore, c’était le célèbre vol de Blériot renouvelé pardessus la Manche par une jeune Américaine qui, après avoir été la première chauffeuse d’automobile des Etats-Unis, en a été aussi la première aviatrice brevetée, Miss Quimby.

C’est le mardi 16 avril, à 5 h. 25 du matin qu’elle s’élança du terrain d’aviation de Whitfield, près de Douvres et elle-même a raconté de la plus amusante façon les détails de son départ et les impressions de sa traversée.

« Quand j’arrivai au champ d’aviation, à 5 heures, le matin était silencieux et glacé, l’herbe était blanche de givre, de lourds nuages roulaient au ciel. A l’horizon s’élevait le grand disque rouge du soleil. J’avais revêtu mon traditionnel costume de soie bleue imperméable, une pèlerine de laine grise, j’emportais un waterproof contre la pluie. La coiffure ? Une casquette de soie de la même étoffe que le costume et un voile d’automobile en soie bleue également. C’est que je tenais absolument qu’on aperçût mon voile flottant en l’air et qu’on sût, si d’aventure on me rencontrait, que j’étais une femme ! Je m’installai sur mon Blériot avec une bouteille d’eau chaude sur les genoux je piquai un camélia rose à ma ceinture et j’enfilai des gants très épais de laine grise. L’aviateur Hamel, qui, peu de temps auparavant, avait traversé le « canal » avec Miss Davies comme passagère, venait d’essayer mon appareil, que je montais, par parenthèse, pour la première fois et qui s’était admirablement comporté. Je mourais d’envie de partir. Mais Hamel, monté sur le châssis, m’expliquait l’usage du compas et m’indiquait la direction à suivre. Je plaçai le compas sur le Sud-Est et traçai dessus une marque rouge. M. Griffith me tendit un fétiche, une petite idole de cuivre que je pris avec joie. Avec le collier d’amulettes mexicaines que je portais autour du cou, j’étais bien gardée contre le mauvais sort et je pouvais m’envoler tranquille. Hamel me criait ses dernières recommandations: « Pour l’amour de Dieu, surtout ne montez pas trop haut et si vous passez dans les nuages, ne quittez pas le compas de l’œil ! – Je me soucie peu de ce qui m’arrivera, répondis-je, je pars ! »

« Les hommes qui étaient cramponnés de toutes leurs forces à l’appareil pour le retenir lâchèrent prise, et mon Blériot s’enleva d’un bond rapide de 50 mètres en l’air. Après un large cercle au-dessus du château de Douvres, je montai à 1000 pieds et filai au Sud-Est.

« Je n’étais pas le moins, du monde énervée et je ne concevais pas un doute sur mon succès. J’étais déjà au-dessus de la Manche, après avoir échappé à un petit vent d’orage qui avait salué mon départ. Le « canal » paraissait joli comme tout, mais je n’étais pas sortie pour admirer la mer, et je marchai de toute la vitesse de mon moteur. Tout à coup, une claque ! J’entrais dans un banc de brouillard et, en dix secondes, j’avais perdu toute notion de l’endroit où j’étais. J’avais bien promis de ne pas voler haut, mais je pataugeais sans avoir où j’allais. Je dus monter à 2000 pieds. Je n’en étais pas plus avancée. Impossible de rien distinguer au-dessous de moi… quand tout à coup la terre m’apparut. Il me semblait pourtant invraisemblable que j’eusse passé le canal aussi à l’aise que dans un fauteuil ! J’aurais été heureuse d’atterrir dans le champ même d’où Blériot était parti trois ans auparavant. Une ville se dressait à ma gauche:Calais.

Je filai à droite pour atterrir, mais, en me penchant, je vis une herbe d’un si beau vert que je n’eus pas le cœur de l’abîmer. Je passai et j’allai aborder près d’un petit village, de pêcheurs, Equihen. Une troupe de femmes et d’enfants m’entourèrent aussitôt, poussant de grands cris d’admiration; les hommes me portèrent en triomphe sur leurs épaules, où je me sentais, je l’avoue, moins en sûreté que sur mon Blériot, et tous ces braves gens m’offrirent du thé pour me réconforter. J’ai gardé comme un souvenir touchant la tasse où ils me l’ont servi.

« Tout cela est fort simple. C’est en voyant les aéroplanes voler dans la baie de New-York, autour de la statue de la Liberté, que je m’étais dit un jour: Eh bien! Ça n’est pas difficile. Toutes les femmes pourraient en faire autant ! » J’appris à voler en dix minutes, je m’entraînai pendant un mois et, depuis que je vole, je n’ai jamais eu un accident. L’aéroplane, mais c’est le sport de la femme ! » Quelle terrible réplique le sort cruel préparait en secret à cette malheureuse et charmante jeune fille! Le 1er juillet dernier, elle s’est tuée à Dorchester.

L’AVENIR DE L’AVIATION FEMININE
Que de noms inscrits déjà au martyrologe de l’aviation féminine ! Tout le monde se souvient de l’effroyable chute que fit, en juillet 1910, au meeting de Reims, la baronne de Laroche. Elle concourait pour le prix des Dames quand, au deuxième tour de piste, son biplan heurta un pylône et tomba à pic. Lorsqu’on accourut pour lui porter secours, on la trouva au milieu des débris de l’appareil, le bras gauche fracturé, le bassin, la cuisse gauche et la jambe droite brisés. Chance inespérée, elle en réchappa.

Un mois après, en Angleterre, à Boldon, Mlle Franck renouvelle la même catastrophe et touche un mât de l’aérodrome avec l’aile de son biplan. L’appareil culbute et l’aviatrice se brise la jambe. A Etampes, le 21 juillet 1911, Mme Denise Moore, élève pilote à l’école Farman, est surprise à 40 mètres de haut par un remous de vent qui l’envoie avec son appareil s’écraser sur le sol où elle est tuée net. Quelques mois après c’était une jeune fille, Mlle Bernard, qui trouvait la mort pendant une séance d’entraînement. Le 5 mai dernier, à Riga, l’aviatrice Galanschkee exécutait un vol à faible hauteur quand un paysan ivre lui lança son bâton; atteinte à la tête, elle lâcha les leviers de direction et l’appareil capota: elle mourut le jour même. Enfin, le 18 juin, à Springfield dans l’Illinois, Mme Julia Clark s’écrasait sur le sol.

Que les aviatrices intrépides d’aujourd’hui et leurs sœurs de demain songent à ces terribles exemples, où presque toujours une trop grande hâte à voler seule, le mépris des leçons de sagesse prodiguées pourtant par les plus habiles aviateurs, et une grande forfanterie sont la cause de l’irréparable malheur. Qu’elles gardent donc précieusement à la mémoire cette parole d’une femme qui n’a jamais connu la peur, ce conseil de Marie Marvingt: « Ne pas vouloir sa voir trop vite ! »