la-vie-au-grand-air-682-octobre-1911

Mon journal de bord au MarocImprimer

Auteur : Henri Bregi

Année de publication : 1911

Titre de l'ouvrage : La vie au grand air - octobre 1911 - numéro 682

Editeur : La Vie au Grand Air

Partager

Nous avons la bonne fortune de pouvoir donner le journal de bord fait par Henri Brégi au cours de son splendide vol au Maroc, le premier en campagne, de Casablanca à Fez. Nos lecteurs sauront apprécier l’intérêt de cette publication.

Casablanca, 5 septembre 1911. Voyage excellent. Il fait une chaleur torride. A mon arrivée à Casablanca, je suis présenté aux autorités de la ville et je pars au camp français pour reconnaître un terrain propice où je pourrai mettre mon appareil à l’abri.

6 septembre. On procède au déchargement de la caisse contenant mon Bréguet. Ce n’est pas chose facile, mais l’aide de la marine nous permet d’opérer assez rapidement. Voilà l’appareil à quai. Le difficile maintenant est de le transporter jusqu’au camp. Nous recourons à la troupe. Avec huit chevaux, nous arrivons péniblement sur la plage. La route étant défoncée, nous démolissons une roue. Impossible d’avancer plus loin. Nous restons là toute la nuit. A part cela tout va bien.

7 septembre. Nous arrivons à tirer l’appareil de sa caisse et le transportons directement au camp. Je pars à cheval dans les environs, pour chercher les terrains favorables en cas d’atterrissage forcé. Comme hangar, c’est maigre, ou plutôt inexistant. Je suis simplement logé contre un remblai et là, nous procéderons demain matin au montage. Je suis présenté au général Ditte et demain il y aura réunion au Consulat avec toutes les autorités de la ville.

8 septembre. L’appareil est presque monté. Je vais à la réception du Consulat. Le général Ditte m’invite à dîner avec tout son état-major. Demain, je pense pouvoir essayer mon Bréguet. Je compte prendre avec moi le courrier civil et militaire, pour lequel mon passager Lebaut a fait faire des timbres spéciaux.

9 septembre. Réglage de l’appareil et des ailerons que j’ai changés. Je vérifie la queue. Le moteur était légèrement encrassé, nous le nettoyons. Enfin, je peux faire le premier essai. Tout s’est bien passé: j’ai décollé sur la plage en ligne droite. J’avais tout mon volant à fond en avant et tout le gauchissement à droite. Les Marocains s’extasient sur cette machine qui « fait du vent ». Tout l’état-major était présent. Nouvel essai demain.

10 septembre. Je suis sous ma grande caisse avec une mauvaise table. Le siroco souffle avec ardeur. Il nous amène une poussière odieuse venant du désert. Impossible de voir à trois mètres devant soi. Mon mécanicien Dupont est là avec quatre autres mécaniciens, soldats français. Le moteur est couvert d’une forte bâche, donc nous n’avons rien à craindre. Vers 7 heures et demie le temps se lève: il fait très beau. Je me prépare à faire un second vol de réglage. Tout va bien, après un petit coup d’incidence à l’aile gauche. La plage est belle pour les essais, mais la marée baisse. Après trois vols en ligne droite, je me sens un peu secoué par les remous et le vent augmentant avec une rapidité fantastique, j’atterris immédiatement et fais garer l’appareil à l’abri d’un dénivellement du sol, d’une bâche et de ma caisse. Voilà le hangar, c’est restreint ! Je suis prêt à faire un vol sur la ville et à partir ensuite pour Fez, si tout va bien. J’ai un oncle à Fedhala, à 25 kilomètres de Casablanca, je voudrais aller le voir en aéroplane. J’ai une carte de l’état-major faite exprès pour moi, avec tous les points de repère marocains, donc tout est combiné pour le grand voyage. Le temps seul m’arrête. Au fond ce n’est pas une mauvaise chose, car j’apprends ainsi à connaître les divers vents de ce pays.

11 septembre. Ce matin, impossible d’essayer mon Bréguet à cause de la marée haute et du vent. Il me faut attendre le soir. Je sors. Le moteur tape mal. Je recommence les essais et je m’aperçois qu’une pipe d’admission s’est ouverte sur le côté. Tout va bien maintenant. Mais la plage est encombrée. Enfin je vais voler sur Casablanca. Les Marocains appellent l’appareil « la tente volante » et « la machine qui vole ». Nous emportons des proclamations écrites en arabe pour la soumission des tribus. Je les lancerai par-dessus bord. Ma carte est très détaillée; je la place, mon dérouleur fonctionne bien. Malheureusement, l’appareil se trouve en plein air, au bord de la mer. J’aurais voulu un hangar très simple. Je n’ai pu l’obtenir. Un orage est survenu et mon biplan a pris toute l’eau. Aussi, dans quel état était-il le matin ? A 6 heures, j’étais au terrain, mais il n’y avait rien à faire, tant l’appareil était mouillé. Il m’a fallu attendre qu’il sèche. Dès que j’ai pu y réussir, j’ai pris mon vol et fait le tour de la Chaouia, en passant par Fedalha. Je suis passé sur la ville à plus de 1.500 mètres et suis revenu en vol plané me poser sur la plage.
Je partirai probablement demain. Ce soir petit vol vers 5 heures et demie au-dessus de la jetée, car le général Beaulieu prend le bateau pour la France.

Rabat, 12 septembre. Ce matin, à cinq heures, l’appareil était paré, tout était prêt, les outils à bord, les drapeaux arborés, les proclamations en arabe pour la soumission des Marocains entassées. Je crois que cela peut avoir une grande influence sur eux, car « la tente volante » les plonge dans la plus profonde stupéfaction.

Je fais monter Lebaut dans l’appareil, le chef de la poste est là, le Consul, etc…, toutes les autorités militaires et civiles sont au complet. On roule l’appareil sur la plage, le moteur tourne très régulièrement; pendant ce temps, on timbre les lettres pour Rabat, Meknès, on me fait ensuite passer le courrier, un sac rempli de lettres. Adieux touchants ! et je pars; je passe au-dessus de Fedalha, mon oncle a dû me voir, je suis la côte à une hauteur de 500 mètres, un peu secoué, mais tout va bien; par moments, je ralentis les gaz et fais des signes à mon compagnon, afin qu’il soulève un peu le compte-gouttes de l’huile, et qu’il pompe la pression. Malheureusement, le bruit du moteur nous empêche de nous expliquer et je suis forcé de faire moi-même cette manoeœuvre. Enfin, au bout de 40 minutes, j’aperçois Rabat, à belle hauteur, je contourne la ville, et atterris, après avoir reconnu mon terrain, dans l’enceinte militaire, où je suis reçu aux cris de: « Vive Brégi, vive son passager ! »… Au moment où le colonel de la Varenne se présente à moi, la Marseillaise se fait entendre, et on m’invite, ainsi que Lebaut, à prendre le champagne au camp, musique militaire en tête, le colonel est à côté de moi, et un employé de la poste vient m’apporter une lettre afin que je lui remette le courrier. Je lui demande un reçu des paquets de lettres; ce reçu vaut la peine d’être gardé. Je suis ensuite invité par le colonel de la Varenne, commandant les troupes de Rabat, je parle longuement avec lui de l’aviation et de son avenir aux colonies. J’attends ici le général Monier qui doit arriver demain matin. Par conséquent, je ne partirai qu’après-demain pour Meknès et Fez, sans m’arrêter à Meknès, sauf pour y déposer le courrier. A Fez, si tout va bien, je ne pense pas traverser le Maroc et aller à Oran, je reviendrai directement à Casablanca par la voie des airs, et je retournerai aussitôt en France.


suite …