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Le Raid du LebaudyImprimer

Auteur : N.C

Année de publication : 1904

Titre de l'ouvrage : Lecture pour tous - Octobre 1904 - Numéro 1

Editeur : Lecture pour tous

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L’’opinion publique s’est justement passionnée pour les péripéties du récent voyage exécuté par le Lebaudy. La navigation aérienne tendant à devenir un puissant auxiliaire en cas de guerre, tout le monde voudra savoir dans quelles conditions a été accompli, il y a quelques semaines, ce raid audacieux, et ce que nous pouvons en espérer pour l’avenir de notre défense militaire.

L’’art de la guerre peut-il, au point où en sont arrivées les études sur la navigation aérienne, utiliser les aérostats ? Cette question, dont il n’est pas besoin de faire ressortir l’importance, vient d’être, en grande partie, résolue par le raid magnifique du Lebaudy. Avec l’assentiment et sous le contrôle du Ministère de la Guerre, le dirigeable le Lebaudy est parti de son garage de Moisson, près de Mantes, filant vers l’Est de toute la vitesse de son moteur et de ses hélices.
Maintes fois déjà l’épreuve avait été tentée. A plusieurs reprises, au cours de la guerre franco-allemande, de courageux aéronautes ont cru qu’ils pourraient diriger leur ballon sur Paris assiégé et y aborder. Malheureusement leur audacieuse tentative ne fut pas couronnée de succès. L’un de ces vaillants, Gaston Tissandier, a raconté comment, en novembre, à Rouen, avec le ballon le Jean-Bart, en décembre, à l’armée de la Loire, avec la Ville-deLangres, il a multiplié, sous les yeux du commandant en chef, le général Chanzy, ses téméraires et infructueux efforts.
Le problème ne pouvait être résolu qu’avec un aérostat dirigeable, capable de se porter vers un but assigné d’avance. L’ascension de l’aérostat la France, qui, le 9 août 1884 et le 22 septembre 1885, partit du parc aérostatique de Chalais pour atteindre Paris et revenir à son point de départ, donna la première solution. Le ministre de la guerre, général Campenon, qui assistait à la dernière expérience, ne ménagea pas ses félicitations au colonel Renard.
Ces deux mémorables expériences ouvraient, pour l’application des aérostats à l’art militaire, la voie féconde où se sont engagés par la suite M. Santos-Dumont, et, après lui, les aéronautes du Lebaudy.

Le ballon Lebaudy est l’aérostat le plus colossal qui se soit encore élevé dans les airs. Le gigantesque cigare, effilé à chacune de ses deux extrémités, lorsqu’il est gonflé d’hydrogène, ne mesure en effet pas moins de 57 mètres de longueur, de pointe à pointe. Dans son corps énorme, il pourrait loger facilement la colonne Vendôme, dont la hauteur n’est que de 43 mètres, Dix mètres de plus, et, dressé sur le parvis Notre-Dame, il dépasserait d’un mètre les tours de la basilique, hautes de 66 mètres. L’aérostat est tout entier revêtu d’une couche colorée jaune qui lui a fait donner son nom populaire, le Jaune. La nacelle, suspendue à 5 m. 25 au-dessous du ballon, a 4 m. 80 de longueur et 1 m. 60 de largeur; elle est reliée à l’enveloppe gonflée de gaz par 28 fils d’acier. Un moteur à pétrole de 40 chevaux actionne deux hélices latérales de 2 m. 80 de diamètre et qui font 1000 tours par minute. Grâce aux minutieuses précautions prises par les ingénieurs qui ont dirigé sa construction, MM. Surcouf et Julliot, le Lebaudy ne court aucun danger d’incendie par faute du moteur.

Ce fut le 3 juillet dernier que, vers 2 heures du matin, un ordre télégraphique émanant du commandant Bouttieaux, directeur du parc d’aérostation militaire de Chalais-Meudon, enjoignit au Lebaudy, alors à son garage habituel de Moisson, d’appareiller sans retard et de gagner Meaux, à un endroit précis: le champ de manœoeuvres de la cavalerie. L’expérience militaire commençait. Le voyage de Moisson à Meaux était la première étape vers la frontière de l’Est.
A 3 h. 45, l’immense nef s’élevait. Le capitaine du génie Voyer, délégué par le ministre de la guerre pour suivre les essais, monta dans la nacelle avec le pilote Juchmès, le mécanicien et le cordier. L’atmosphère était d’une remarquable pureté. Vers six heures, l’aérostat réveillait les habitants de la ville encore endormie par les mugissements de sa sirène. En un clin d’œil, la ville s’éveilla, les curieux emplirent les rues, les yeux levés vers le ciel, où l’aérostat semblait suspendu, à environ 200 mètres de hauteur. Le Lebaudy se dirigea vers les tours de la cathédrale, descendit doucement à l’usine à gaz, et fut remorqué jusqu’à l’hippodrome militaire de Trilport-Poincy, à 3 kilomètres de Meaux, où les officiers du 4éme hussards vinrent complimenter les aéronautes. Parti à 3 h. 45, atterri à 6 h. 20, le Lebaudy avait parcouru en 2 h. 35, à raison de 38 kilomètres à l’heure, les 95 kilomètres qui séparent à vol d’oiseau Moisson et Meaux. L’altitude maxima n’avait pas dépassé 500 mètres.

La deuxième étape devait être le camp de Chalons. Le 4 juillet, à 4 h. 30 du matin, le Lebaudy remonte dans les airs. Le vent souffle assez fortement de l’Est. A 6 heures, l’aérostat atterrit à la Ferté-sous-Jouarre, d’où il ne repart que le 6, à 8 heures du matin, se dirigeant sur Epernay et Chalons. Il est très alourdi par la pluie qui n’a cessé de tomber pendant toute la nuit. A 8 h. 50, il passe au-dessus de Château-Thierry; à 9 h. 17, il est à Varennes; à 10 h. 50, il est au-dessus d’Epernay; à 11 h. 30, il descend à Chalons, après avoir résisté à un vent violent. Cinquante hommes du 156éme d’infanterie le conduisent à Mourmelon, à la hauteur du quartier général, où il est amarré. C’est là qu’un fâcheux contretemps devait interrompre sa course, à la veille de la victoire.
A peine les aéronautes avaient-ils quitté la nacelle, où les avaient remplacés trois soldats d’infanterie, qu’une tempête s’élève, soudaine et terrible, accompagnée d’une pluie torrentielle. Le ballon est amarré dans une plaine absolument nue. Le pilote Juchmès ordonne une manœuvre, dans le but de mettre, autant que possible, l’aérostat à l’abri des rafales qui se succèdent et secouent l’enveloppe. Mais un coup de vent plus violent fait éclater les amarres. Le gigantesque aérostat, libre, prend une course furieuse, abattant Ies poteaux télégraphiques de la voie romaine. On le voit s’échouer contre un groupe d’arbres, s’ouvrir et s’affaisser. Il est 3 h. 55 du soir. On se précipite. Le moteur, la nacelle, les appareils de précision, sont à peu près indemnes. Mais l’enveloppe et l’armature ont beaucoup souffert. Il va falloir, démonter la carcasse. Par un hasard heureux, les trois soldats qui gardaient la nacelle n’ont que des contusions sans gravité.

Quand le Lebaudy fut devenu le jouet de la tempête, il ne lui restait plus, après avoir parcouru les 100 kilomètres qui séparent à vol d’oiseau Paris du camp de Chalons, qu’à franchir la faible étape – une demi-heure – qui sépare de Verdun le camp de Mourmelon. Il semble donc que cet attachant problème de l’utilisation des aérostats à la guerre, et plus particulièrement à la: communication rapide et sûre entre deux places, fussent-elles toutes deux assiégées, soit nettement résolu. Il est toutefois des dangers, et non des moindres, qui menacent le ballon en cours de route, en premier lieu la tempête, qui peut, comme à Mourmelon, le déchirer. Ce n’est pas tout. Le regretté colonel Renard, dans une de ces savantes notices qu’il communiquait à l’Académie des sciences, a montré un autre péril du ballon: l’instabilité.