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La légende des airsImprimer

Auteur : Pascal Ory

Année de publication : 1991

Editeur : Hoëbeke

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Ceci, au fond, n’est pas un livre, mais un légendaire. Comme il y a des abécédaires, des bestiaires, des herbiers. Non une« histoire de l’aviation », non plus un ouvrage technique, mais une mythologie aérienne. On y trouvera, rangé suivant un ordre qui a la logique des mythes, un florilège des images et des objets inspirés par l’aventure du plus-lourd-que-l’air. Une aventure qui fête ces temps-ci ses cent ans et qui n’est vraiment rien au regard de l’Histoire, mais une aventure qui a déjà traversé, pour le moins trois grands âges.

Au commencement était, comme toujours, l’âge du rêve. Un rêve éveillé, vieux comme l’humanité rampante devant le vol des oiseaux, qui se transforma en un réel de rêve, le jour où un certain état de la science vint au secours d’une certaine ingéniosité technique, bref le jour où le moteur à explosion poussa l’aérodynamisme, et le souleva. On a sans doute du mal aujourd’hui à imaginer le vertige qui a pu saisir les contemporains des premiers sauts de puce, des premiers virages, des premières traversées sans encombre, devant ce miracle tout humain, contemporain de cet autre miracle du mouvement: le cinématographe. Avec cette différence que là où le cinéma fonctionne, et c’est tout son charme, sur une illusion d’optique, l’aéroplane fonctionne sur une bonne vieille évidence physique, et c’est tout son miracle.

La Première Guerre mondiale a facilité le passage au deuxième âge. Guynemer participe encore d’un univers fabuleux. La trentaine d’années qui va suivre, jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre, aura été ce moment privilégié où l’aviateur continue à être un casse-cou tout en devenant partie intégrante d’un équipage, puis d’une entreprise, un temps où l’héroïsme aérien cesse d’être une tocade, presque une folie, pour devenir un métier: Mermoz est un héros et un salarié. Chaque petit Français a dans son cartable sa casquette de chef d’escadrille. On ne s’étonnera pas de voir que le plus gros répertoire mythique provient de cette époque-là.

Mais depuis une quarantaine d’années l’aviation est entrée dans son troisième âge, celui du miracle ordinaire.
L’avion est un train aérien, on s’extasie plus sur l’accroissement de son tonnage que sur celui de sa vitesse et, d’ailleurs, on ne s’extasie plus guère. A ce dernier stade, peut-on encore parler d’aventure? Assurément, si l’on veut bien considérer la part d’énergie, d’incertitude, voire de danger qui continue à trouver sa place dans la recherche fondamentale, le défi technologique, la concurrence des constructeurs. Une culture trop explicitement littéraire, trop implicitement militaire a encore du mal à admettre que la grandeur, la sophistication, le désintéressement puissent se nicher ailleurs qu’en elle. Il suffit cependant de regarder ne serait-ce que les publicités contemporaines pour comprendre que partager ce point de vue, c’est ignorer toutes les ressources oniriques que continuent d’offrir à l’homme ces grands couples élémentaires qui s’appellent l’air et le feu, le ciel et la terre, la force et sa domestication.

L’avion n’est pas un but: c’est un outil. Un outil comme une charrue. Celui qui parle est une autorité en la matière, puisque c’est, bien entendu, Antoine de Saint-Exupéry. Mais voilà: c’est un aviateur, pas un spectateur, un passager, un terrien. Et si l’histoire de l’aviation nous est communément transmise, reconstruite et filtrée à travers les points de vue informés, voire érudits, des experts, des professionnels, notre point de vue, ici, en dernière analyse, sera celui du rampant. Un point de vue déterminé par les pratiques, le vocabulaire, les valeurs de l’aviateur, mais retravaillé par ceux de la terre. Et le rampant, depuis le premier jour, dit: non, l’avion n’est pas un outil, l’avion est bien son propre but, puisqu’il est mon propre rêve.