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Les chemins de l’airImprimer

Auteur : Inconnu

Année de publication : 1900

Editeur : Librairie Nationale d'éducation et de récréation

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Mes chers amis,
Au temps où vous étiez tout petits, ce fut une de vos fantaisies de vouloir attraper les oiseaux. Un hardi pierrot prenait terre auprès de vous; d’une allure de jouet mécanique, il sautillait à droite, à gauche en avant, en arrière, et vous disait des bonjours par des signes de tête brusques. Vous trottiniez vers lui la main tendue, mais le hardi pierrot est aussi un pierrot prudent; d’un coup d’aile, rasant la terre, il s’éloignait un peu, se posait de nouveau, se remettait à sautiller; et vous, qui vous étiez arrêtés un moment, vous recommenciez à trottiner, la main tendue toujours.

Alors le petit oiseau du ciel, voyant votre insistance, s’envolait vers l’arbre ou vers le toit voisin; et vous, haussés sur la pointe de vos pieds, vous leviez vers le ciel vos regards et vos bras comme pour vous envoler. Les grandes personnes se moquaient de vous; elles vous ont, bien sûr, indiqué un moyen de prendre le pierrot: « Mets-lui un grain de sel sur la queue et il ne bougera plus. » Mais elles étaient bien sottes de se moquer de vous, les grandes personnes; votre fantaisie, c’était un vieux rêve de l’humanité: Des ailes! des ailes! des ailes !

Il y a trois mille et quelques centaines d’années, la Grèce naissante connait l’aventure d’un père et d’un fils, l’un nommé Dédale et l’autre Icare, qui, enfermés en Crète, dans une prison, se fabriquèrent des ailes avec des plumes et de la cire, et s’envolèrent. Le père, volant bas, atteignit la côte italienne; mais le fils – la jeunesse ne doute de rien – voulut profiter de l’occasion pour aller regarder le soleil d’un peu près, et alors la chaleur fit fondre la cire, et le pauvre Icare tomba dans la mer, où il mourut.

Qui sait par combien de têtes, depuis ces temps lointains, a passé ce rêve si naturel à l’être, dont le visage est tourné vers le ciel, et dont le regard est attiré par les splendeurs et par le mystère de l’espace sans fin. Toujours il s’est rencontré, parmi les hommes, des têtes méditatives, chercheuses de nouveautés, qui ont prévu les découvertes de l’avenir, sans que personne les connaisse, perdues qu’elles sont dans l’histoire de la masse humaine, obscure et silencieuse.

De temps en temps, un homme a parlé, dont les propos nous émerveillent. Voilà passé six siècles, qu’un moine anglais, Roger Bacon, inventeur de divers instruments et machines, amant des astres, et que réjouis. sait la vue de l’arc-en-ciel, prédisait une machine au milieu de laquelle un homme assis ferait mouvoir des ailes artificielles, qui battaient l’air comme celles d’un oiseau. Puis, le rêve rentra dans le silence. Tout à coup, il faillit devenir une réalité, ce fut à la fin du dix-huitième siècle: les frères Montgolfier, inventeurs illustres du ballon, et Blanchard, qui conçut une « machine volante », prétendirent « disputer à l’aigle le chemin des nues ». Les temps n’étaient pas encore venus. La science s’appliquait à d’autres tâches, ou plutôt à d’autres parties de sa tâche : accroître le savoir de l’homme pour accroître son pouvoir.

Le siècle dernier mit à notre service la vapeur et l’électricité. Il transporta l’homme, ses produits, sa pensée, sa voix même à travers l’espace. Aujourd’hui, par les plaines solides ou liquides, par la brèche des montagnes éventrées, par le canal ouvert dans des isthmes percées, l’homme va, plus rapide toujours, dévorant en moins de temps des distances plus longues. Pour faire le tour du monde, aujourd’hui, des vacances d’étudiant suffisent. Voilà donc singulièrement rapetissée notre machine- ronde; on y est à l’étroit; on y étouffe. De l’air, cherchons de l’air, plus d’air toujours! Alors, mal à l’aise entre des bornes, répugnant à des limites, et obéissant à la loi qui lui commande l’effort perpétuel, l’homme, au lieu des coups d’œil furtifs et intermittents vers le haut y a fixé son regard. Maître et roi «de la terre et de l’onde », il a décidé la conquête de l’air!

Sans doute, malgré les résultats obtenus, il y a beaucoup à faire encore pour que devienne réelle et pratique cette conquête, et il n’est rien de plus intéressant que d’assister aux débuts d’une invention, dont l’avenir même est ignoré. Le commencement des choses, dans les histoires humaines, n’est-ce pas presque ce qu’il y a de plus beau? Nous assistons donc à la timide floraison d’un sport, dont l’humanité rêvait depuis les premiers âges de la civilisation; c’est un grand privilège. Plus tard, si cela réussit, qui cela intéressera-t-il encore? Sommes-nous émus en montant dans une voiture de chemin de fer, sur un bateau à vapeur? Et pourtant !…

Ayons donc foi en la puissance de la volonté humaine, en cette patience qui vainc les obstacles, dût-elle y mettre des siècles et des siècles encore. N’écoutez pas, mes amis, ceux qu’un déprimant scepticisme fait douter de tout. Vous voyez bien qu’à force de vouloir des ailes, l’homme les a conquises, les ailes. Et vous voyez que j’avais bien raison de vous dire qu’elles étaient sottes, les grandes personnes, quand elles se moquaient de votre geste d’envolée, qui fut celui du premier marmot, à la vue du premier pierrot. C’était un geste en avance, un geste précurseur.