Vie de Jean MermozImprimer
Auteur : ALBERT RÈCHE
Editeur : Editions Littéraires de Monaco
CHAPITRE PREMIER
Des monts d’Auvergne aux sables de Syrie
En cette tragique année 1917, la France est en partie envahie et les rumeurs de la guerre, venues battre les monts d’Auvergne, s’arrêtent en cette petite ville d’Aurillac, à l’extrémité de la vallée pittoresque baignée par la Jordanne. Là, dans un calme décor qu’illumine le soleil couchant, deux êtres qui, des années durant, vivront l’un pour l’autre, dans une entière communion de cœur et de pensée, une femme et un enfant, viennent de se retrouver, au bout de trente-cinq mois de séparation, après trois ans d’une interminable absence.
L’enfant, un adolescent de seize ans, est déjà solide. Sur de larges épaules, il porte une belle tête aux longs cheveux blonds. Ses yeux clairs ont des reflets mélancoliques, témoins d’une vie intérieure ardente, protégée, semble-t-il, d’une cuirasse de timidité. Et dans ses bras vigoureux, il serre une frêle jeune femme dont les pleurs se mêlent aux siens : Jean Mermoz va de nouveau connaître un amour maternel, dont les épreuves de la guerre l’ont momentanément privé, mais augmenté, renforcé, accru.
Dans les yeux embués de larmes de sa mère, devine-t-il le long calvaire subi avec une douce résignation, un calvaire qu’elle croit aujourd’hui terminé par ce retour en terre d’Auvergne mais qui, jamais, ne prendra fin ? Peut-il comprendre la solitude morale de cette jeune femme, isolée dans cette petite commune de l’Aisne, à Aubenton, aux confins de la frontière belge, terre d’invasion huit fois ravagée, où elle dut subir les conséquences d’un mariage malheureux jusqu’au jour où, fuyant avec son bébé à peine âgé de vingt-et-un mois, elle se réfugia chez ses parents installés dans un village voisin ?
Sa joue contre les cheveux blonds de son enfant, Mme Mermoz revoit cette pénible entrevue, dans la petite maison de campagne de Mainbressy. Elle se souvient de ces dix années de vie austère, dans une atmosphère glaciale d’où toute tendresse était exclue mais non point tout amour, des premiers pas de Jean dans le jardin bordé de collines, des longues et silencieuses veillées au coin du feu, des jeux sages de l’enfant occupant ses loisirs à lire, à dessiner ou à démonter de vieilles montres. Car il aime la mécanique, le petit Jean ! Et quand, en 1913, il a assisté, à Bétheny, à son premier meeting d’aviation, où Blériot et Pégoud enthousiasmèrent la foule, il n’a point partagé l’admiration de ses petits camarades. Seuls, les moteurs ont retenu son attention…
Mme Mermoz, en une seconde, revit les plus cruelles heures de son existence : le départ de son fils pour Hirson où il entre à l’Ecole Supérieure Professionnelle — ses grands-parents encouragent son goût du dessin et de la mécanique —; son installation à Charleville où elle prend la direction d’une petite maison de couture; la guerre et la séparation. Serrant plus fortement son enfant dans ses bras, elle frissonne à ce souvenir. Pourra-t-elle jamais oublier son retour à Mainbressy par une chaude journée du mois d’août et la vue de cette maison familiale déserte, tandis que les troupes allemandes approchent ? Où est Jean ? Où sont ses parents ? Elle appelle, elle court de maison en maison. Des femmes et des vieillards affolés ne peuvent la renseigner. Accompagnant ses grands-parents, l’enfant est parti vers le sud. Mais où ? Essayer de fuir à son tour ? Trop tard. Toute la région est envahie. Il faut rester dans le village. Elle y restera trois ans, trois longues années à vivre avec ses souvenirs sans rien savoir de son fils, ignorant même s’il était vivant. Terrible épreuve pour cette malheureuse femme, mais aussi rude apprentissage de la vie pour cet adolescent de quinze ans réfugié en Auvergne, à Aurillac. Privé de sa mère, sa confidente et sa camarade, il s’est, une fois de plus, replié sur lui-même et sa sensibilité naturelle s’accroît, sa mélancolie accentue son air sérieux, mais ses réserves de tendresse s’accumulent et l’on devine avec quel élan il s’est jeté dans les bras maternels en cette matinée de 1917 quand, après avoir passé par la Suisse, Mme Mermoz a pu arriver à Aurillac.
Mme Mermoz relève lentement la tête. Le cauchemar est dissipé. Elle regarde le jeune garçon, lui sourit à travers ses larmes, admire sa belle stature — l’air des montagnes d’Auvergne l’a développé — et s’aperçoit avec étonnement que l’enfant est devenu un homme…
