lecture-pour-tous-1911-1912

Comment on devient aviateur – suiteImprimer

Auteur : André Beaumont

Année de publication : 1911

Titre de l'ouvrage : Lecture pour tous - Octobre 1911 - N° 1

Editeur : Lecture pour tous

Partager
[...début] LES INQUIETUDES DE L’ATTERRISSAGE

C’est ainsi que, dans « Paris-Rome », je me suis rendu compte de l’extrême difficulté qu’éprouve un pilote à choisir avec discernement son point d’atterrissage par temps « bouché », comme nous disons en langage de marins. Le 29, mai, second jour de la course, je m’envole d’Avignon vers Nice à 3 h. 56 m. du matin. Le temps est affreux: de gros nuages bas sur le ciel, de la pluie, du vent. Il fait « gris »: une lueur blafarde donne à toutes choses une physionomie sinistre. L’air est agité par de dangereux et terribles remous.

Afin de trouver des couches atmosphériques plus calmes, je prends le parti de m’élever. En proie il une pénible angoisse provoquée par le lugubre aspect du ciel et du paysage, je monte jusqu’à 1200 mètres à travers des rafales qui modifient parfois de 180° la direction de mon appareil. Toujours des remous trop rudes. Je parviens à 1800 mètres. Là, un décor fantastique fixe quelques secondes mon attention, malgré les inquiétudes que me vaut mon moteur qui ne marche pas à mon gré. La terre a disparu. J’en suis séparé par un océan de nuages amoncelés, grisâtres, mamelonnés. Je m’avance à la vitesse de 80 kilomètres dans un milieu transparent, glacial. Je grelotte. Je ne soupçonnais point, à mon départ d’Avignon, que je monterais si haut, et je ne m’étais pas vêtu comme il l’aurait fallu.

Mais le gros inconvénient, c’est que je ne vois rien, absolument rien du sol. Un moment, pour me rendre compte où j’en suis de ma route, je redescends. Je reconnais que je plane alors sur la chaîne des Maures.
Mais les remous sont encore si violents que je remonte vite à 1200 mètres, résolu à me diriger à l’aide de la boussole et à suivre mon chemin au-dessus des nuages tant que j’aurai de l’essence. De temps en temps me trouée dans les nuages me permet d’apercevoir – durant quelques secondes – de profondes vallées bordées de massifs rocheux, taillés à pic.

C’est surtout sur ma montre que mon regard s’arrête le plus volontiers. Ma provision d’essence n’est pas inépuisable: lorsque l’aiguille indiquera 7 h. 30, mon réservoir sera à sec. Coûte que coûte, il me faudra descendre alors. Mais où me poser ? Les nuages font écran entre moi et la terre: impossible donc de faire un choix judicieux. Atterrir dans ces conditions, c’est un saut dans l’inconnu. Ma situation est inquiétante. L’heure fatidique approche. Je descends en traversant la couche de nuages, non sans être magistralement secoué, et me trouve à une assez faible distance du sol. Sous mes ailes s’étend une étroite vallée où j’aperçois deux voies ferrées, un tunnel, une petite ville, un village. Où suis-je ? Je ne peux rien identifier de tout cela sur ma carte. Tel un oiseau qui vole en guettant sa proie, je décris plusieurs orbes pour rechercher un point d’atterrissage sinon favorable, du moins peu dangereux. Près du village, non loin d’un lac tranquille, j’avise un champ de seigle au milieu des oliviers et des vignes. Je m’y précipite et m’y pose, sans dommage, ce qui me surprend vivement. Je suis – je vais l’apprendre dans quelques instants – à Plan-de-Cabassou, à 1500 mètres de Besse, près de Brignoles, dans le Var. Un vieux campagnard – Godefroy Eyglumenq, tel est son nom – accourt vers moi et me crie en provençal: « Vous sias pa fa maou, aou mien ? (Vous ne vous êtes pas fait mal, au moins ?) » Sur ma réponse négative. Godefroy Eyglumenq manifeste bruyamment sa satisfaction: « Va ben, va ben ! (Ça va bien!) ». Ça va bien, certes, mais il s’en est fallu de peu que ça n’allât mal. L’imprévu, pour cette fois, ne m’a pas été défavorable. Ne nous plaignons pas, mais à l’avenir, soyons en garde.


CAPRICES DEMOTEUR – LES SUITES D’UNE IMPRUDENCE

De« Paris-Rome », j’ai encore tiré deux autres leçons. Tout d’abord, qu’un pilote doit avoir fait de fortes études de mécanique et connaître sur le bout du doigt la construction et le mécanisme à la fois de son aéroplane et de son moteur. A la vérité, mon opinion était déjà formée sur ce point, mais le fait suivant a renforcé ma conviction.

Le 30 mai, à 3 heures du matin, je veux partir de Nice. Mon moteur est mis en marche; il fait plusieurs tours et s’arrête: quelque chose ne va pas. Mais quoi ? Je recherche la cause de la panne sans la trouver. Mon chagrin augmente lorsque Garros s’enlève superbement, sous mes yeux; il monte très haut et s’enfuit vers l’horizon, accompagné par un contre-torpilleur.

Me voilà seul, dépité. Durant trois longues heures, je démonte, remonte, avec le même insuccès. Anéanti par la tristesse et la fatigue physique, incapable de tout effort, je retourne à mon hôtel où le commissaire général de la course m’apprend que quelques dames de la Croix-Rouge m’offrent leurs soins dévoués. J’accepte un massage devenu indispensable. Mais je ne cesse de réfléchir sur l’arrêt de mon moteur. Au temps de mon « apprentissage », j’ai fait un stage dans une fabrique de moteurs; je connais donc la partie. Je réfléchis, épuisé, allongé, livré à mes infirmières bénévoles … quand subitement j’ai l’intuition que ma panne est due à l’obstruction d’un robinet d’essence. Je m’élance hors de l’hôtel vers mon hangar. J’ai deviné juste ! Avec une joie inexprimable, je constate en effet que le robinet ne fonctionne pas.

Seconde leçon: toute imprudence se paye, et cher parfois. Les prouesses inutiles sont extrêmement périlleuses. Témoin ce qui m’arriva durant la même course, pendant l’étape Nice-Gênes.

Je pars de Nice le 31 mai, à 3 h. 51 m. du matin. L’atmosphère est sereine. La mer, sans rides, ressemble à un immense miroir. Monte-Carlo, Menton, Vintimille apparaissent et disparaissent dans les splendeurs d’un merveilleux décor. Voilà Porto-Maurizio; à une faible distance de la ville, un navire italien est immobile, comme endormi encore. A la vue de ce cuirassé si peu différent de ceux à bord desquels j’ai vécu, je me décide à le saluer. Je descends donc en vol plané jusqu’à toucher l’arrière. Les matelots accourent, se bousculent et se portent en masse vers moi, croyant à une chute. Je remets le moteur en marche et remonte à 40 mètres. O surprise douloureuse ! Le moteur ne « part » pas. Je tombe ! Je ne suis plus qu’à une dizaine de mètres de la surface de la mer…. Soudain des ronflements se font entendre : c’est mon moteur qui se met en branle. Je m’élève et me voici bientôt à 500 mètres d’altitude. Ces cinq minutes d’imprudence ont failli me coûter cher !



[fin...]