Les conquérantes de l’Air – suiteImprimer
Année de publication : 1911
Titre de l'ouvrage : Lecture pour tous - Octobre 1911 - N° 1
Editeur : Lecture pour tous
« Oui, nous dit-elle, mes années d’aviatrice sont bien remplies. En 1911, mon petit biplan Farman de course a voyagé à grande vitesse sur pas mal de lignes de chemins de fer. Hyères d’abord, puis Barcelone et Madrid; de là l’Italie et toute la série de ses meetings; Florence, au mois de Mars où j’ai volé avec Védrines, Renaux et Frey et gagné sur tous les concurrents français et italiens la Coupe du Roi; Bari ensuite près de Brindisi, et Luca; Milan enfin pour terminer ma saison d’Italie. Après cela la Hollande et le meeting de Groningen. Le temps d’emballer mon appareil et me voilà à Cherbourg, où j’eus à doubler a 10 kilomètres en mer un torpilleur envoyé exprès au large par la préfecture maritime. De là New-York où je gagne le prix de la durée, et retour en France à toute vitesse pour établir le record féminin: 254 km 130 mètres en 2 h. 58 minutes, à Etampes. »
Et comme nous demandons à Mlle Dutrieu quelles sont, de toutes ces journées, celles dont elle a gardé le souvenir le plus vif, elle nous répond en riant: « Mais toutes celles où j’ai gagné ! Le jour surtout de mon premier grand succès, quand, en août 1910, partie sur mon biplan, de Blankenberghe, j’ai réussi à doubler le beffroi de Bruges. Toutefois il est certains vols dont j’ai conservé une impression très forte. Tenez ! Le 12 septembre dernier, j’ai eu le sentiment de l’inévitable et fatale catastrophe. Je volais, à 85 kilomètres à l’heure, au milieu de tels remous que je dansais dans l’air avec des sauts de quinze à vingt mètres. Soudain, derrière moi, un bruit terrible, comme si les bambous de mon appareil se brisaient, comme si les toiles craquaient. Sur mon biplan, le siège du pilote est très en avant des plans. Impossible de voir derrière moi et, de minute en minute, le sinistre bruit qui se répétait ! Je pensais bien que tout était perdu et que j’allais d’un instant à l’autre me broyer sur le sol. Tout à coup, un fracas de tonnerre, une formidable explosion, la fin, c’est sûr, quand, changeant de direction, j’aperçois, devinez ? Une troupe de soldats en manuvre qui se distribuent des coups de fusil, et des artilleurs qui tirent le canon, tandis que Farman m’annonce par signes que j’ai battu les records ! - Qui risque facilement sa vie est aisément superstitieuse, et vous jouez si souvent la vôtre, mademoiselle …. - Que je sois, vous l’avez dit, superstitieuse, ah ! Oui, follement. J’ignore le trac et, quand je monte à bord de mon biplan, je suis bien décidée à me défendre vigoureusement; mais jamais, au grand jamais, je ne partirai sans mon fétiche. C’est une petite chose que j’emporte dans mon mouchoir, très précieusement. Qu’est-ce ? Ah ! Ça, je ne le dis pas ! Mais je puis vous dire une joie que j’ai eue l’été dernier. C’était au meeting d’Argentan; le moteur était en marche et j’allais donner l’ordre de départ quand un bon vieux curé de village s’approcha de moi et me dit : « Avant que vous vous envoliez, permettez moi, mademoiselle, de bénir votre aéroplane. » Et, en même temps qu’il faisait le geste consacré, il me tendit une petite médaille de saint Christophe, qui est, comme chacun sait, le patron des aviateurs, »
Il était intéressant de connaître ravis d’une sportswoman comme Mlle Dutrieu sur l’aviation féminine. « Mon avis est très net, nous répond-elle. Je ne crois pas que l’aéroplane convienne aux femmes, et je ne le leur conseille pas. On a beau dire, jamais nous ne posséderons, au même degré que les hommes, les qualités qui y sont nécessaires. Ce n’est pas tant la force musculaire, moindre chez nous, qui nous manque, que le sang-froid. Nous avons trop de nerfs. Mes projets ? Je vais faire de l’hydro-aéroplane. C’est la nouveauté du jour et le succès de demain ! » Et, preste et souriante, à l’idée peut-être du flatteur démenti que ses prouesses donneront à son opinion, Mlle Dutrieu s’esquive vers le terrain d’entraînement.
UNE ÉLÈVE DE LATHAM
C’est à Reims, où elle s’entraîne sur le magnifique aérodrome de la Champagne, que nous avons la bonne fortune de rencontrer Mlle Marie Marvingt. Elle vient de quitter Nancy, qu’elle habite, pour reprendre ses vols à bord du monoplan De perdussin qu’elle pilotera en 1912, et consen aimablement à retarder un départ pour répondre à nos questions:
« C’est le rêve de toute ma vie, nous dit-elle, que je réalise en ce moment. Je n’étais qu’une toute petite fille, haute comme cela, que j’espérais déjà qu’on pourrait trouver le secret du vol mécanique. On en parlait de loin en loin, avec des mots mystérieux qui me demeuraient dans la cervelle, et aussi avec des haussements d’épaule qui me désespéraient. Que de « pourquoi » et de « comment » je posai à mon père ! Que de questions dont je harcelai ! Jeune fille, toute ma vie sportive demeura dominée par cette idée qui me hantait. Tenez ! Je m’en souviens, il y a de cela une dizaine d’années. C’était en 1903: j’escaladais la Dent du Géant. Parvenue au 4013émé mètre, et campée sur l’extrême pointe de son sommet, je m’écriai avec un lyrisme enflammé:« Quand donc aurai-je enfin des ailes pour monter plus haut encore et voler par-dessus ces panoramas splendides ? »
« Vous pensez avec quelle passion je suivis les premiers vols de Santos Dumont, de Blériot, de Delagrange, de Voisin. Le 11 novembre 1909, j’eus la plus grande joie de ma vie. Latham, qui dirigeait au camp de Chalons, à Mourmelon, l’école créée par la Société Antoinette, me donna ma première leçon. Quand le monoplan décolla, nous enlevant tous les deux, je n’eus aucune autre impression que celle d’une félicité parfaite et d’une sécurité absolue. Je ne perdais pas de l’il un seul des mouvements de Latham. Je me gravais dans la tête la série des manuvres qui commandaient la marche de l’appareil, et j’avais à peine repris terre que je ne songeais déjà plus qu’au jour où je pourrais m’envoler seule.
« Il arriva, m’apportant mon brevet de pilote. J’étais la première femme conduisant un monoplan, et, le 27 novembre 1910, j’établis le premier record de durée en tenant l’air pendant 53 minutes dans un vent glacial qui ne me permit absolument pas de voler plus longtemps. »
Et, comme nous demandons à Mlle Marvingt si jamais un sport lui a donné les satisfactions physiques et morales au même degré que l’aéroplane: « Aucun, nous déclare-t-elle aussitôt. Non, aucun n’offre à un tel point l’intérêt de la lutte, de l’effort, de l’énergie dépensée pour une cause utile. Je suis persuadée que l’aviation va se modifier et devenir pratique. Dès aujourd’hui, c’est la plus belle école qu’on puisse rêver de l’endurance et du courage. Les premiers pilotes qui continuent à voler malgré la liste noire ont besoin d’avoir le cur bien trempé ! »
Au souvenir évoqué de tant de disparus, qui furent ses camarades de combat, Mlle Marvingt s’arrête un instant, émue, troublée. « Pour moi, j’ai la chance de ne pas connaître la peur. J’ai gardé ma confiance et mon imperturbable tranquillité. Et Dieu sait quelles prédictions on m’a faites ! On m’a annoncé, bien avant la naissance de l’aviation, que je périrais accidentellement. Cela n’influence nullement mes faits et gestes, je ne suis pas superstitieuse pour un sou et je ne redoute pas plus les 13 que les vendredis pour tenter une expérience. [fin...]
