Mon journal de bord au Maroc – finImprimer
Auteur : Henri Bregi
Année de publication : 1911
Titre de l'ouvrage : La vie au grand air - octobre 1911 - N° 682
Editeur : La Vie au Grand Air
Contournant ensuite la vallée, j’arrive dans la partie montagneuse: deux grandes chaînes de montagnes se présentent à moi. Un feu est allumé sur la droite, à 450 mètres d’altitude, à 15 kilomètres de Souk-el-Arba. Je commence à être secoué terriblement, des poches d’air chaud faisant le vide sous mon appareil. Ces remous me font descendre de 2 à 300 mètres d’un seul coup. Mon Bréguet résiste, c’est le principal. Je monte encore, passe la chaîne de montagnes et j’enregistre 2.000 mètres. J’arrive sur la gorge où se trouve, dans le fond, Souk-el-Arba. Je passe un cours d’eau, l’Ourbeht. A ce moment, un vent de travers me prend et l’appareil bascule… Je vire de bord et prends la vallée en face, je lutte de mon mieux. Exténué, je me laisse déporter hors de ma route. J’avais fait allumer un autre feu à 15 kilomètres, sur l’autre versant de la montagne et je peux facilement reprendre ma direction.
Il faut dire qu’entre Rabat et Meknès il n’y a pas un terrain propice en cas d’atterrissage forcé, rien que des vallées et des montagnes.
En outre, du côté de Souk-el-Arba nous avons essuyé plusieurs coups de feu; j’ai très bien distingué des flocons de fumée qui se détachaient nettement d’un groupe d’indigènes; mais nous étions trop haut et les balles marocaines n’ont pas pu trouver leur but.
Enfin, devant moi s’élargit un plateau où, dans le fond, auprès d’une montagne, une tache blanche se dessine, c’est Meknès, et je me dirige de ce côté.
J’allais passer sur Meknès, lorsque subitement mon moteur s’arrête. J’essaie de, le faire reprendre, rien à faire, la pression vient de baisser subitement. Maintes réflexions se posent dans ma tête sans pouvoir deviner ce qui m’arrive; néanmoins, je présumais que je n’avais plus d’essence. De 2.100 mètres tel que le marque mon baromètre, je commence à descendre en vol plané et en spirale, l’hélice complètement arrêtée, en quête d’un terrain propice; j’aperçois aussitôt sur le flanc de la montagne près de Meknès un terrain qui me semble cultivé; j’effectue une grande courbe, relève mes lunettes, et descends tout doucement sur le terrain prévu, qui est bel et bien une terre défrichée.
Aussitôt atterri, je saute à terre et vais voir mon carburateur… plus une goutte d’essence.
Les officiers de la garnison de Meknès accourent à cheval à notre rencontre. Un capitaine se présente et aussitôt une garde est mise auprès de l’appareil; deux chevaux nous sont amenés et nous allons au camp français accompagné de tous ces messieurs. Je donne le moment du départ pour 5 heures de l’après-midi, je fais la sieste après déjeuner, et vers trois heures, accompagné de deux mécaniciens de la télégraphie sans fil, je me rends au lieu d’atterrissage avec de l’essence et je charge 80 litres.
Je ne comprends pas comment j’ai pu user 80 litres en 1h45; il faut dire que mon pointeau ne fermait pas très bien, et dans les vagues de chaleur, des flammes de l’échappement sortaient de 5 à 6 centimètres, chose que je n’avais jamais constatée auparavant, sauf en cas de sur chauffage de la température.
5 heures – Je remplis d’essence le réservoir mais ne puis être prêt qu’à 5h45, trop tard pour repartir. Cependant, j’aurais bien désiré arriver à Fez le même jour. Je fais tourner le moteur, et garer l’appareil contre le mur d’un jardin, une bâche sur le moteur. Trois quarts d’heure après, je me trouve au camp, où nous dînons avec tous les officiers. Je suis installé pour passer la nuit dans une mauvaise cabane en roseaux avec un lit en paille…
Je parviens à m’endormir à grande peine.
Fez, 20 Septembre 1911. 4h1/4 – Un lieu tenant vient me réveiller, m’apporte de l’eau et une serviette, je me lève, et 10 minutes après on me présente un cheval sellé. Je l’enfourche et j’arrive à 5h10 sur le terrain, aussitôt j’enlève les bâches de mon appareil, et je prépare le départ.
L’hélice est particulièrement longue à mettre en route, et je ne prends mon vol qu’à 6 heures moins 12.
En passant sur le camp français, je suis salué par le drapeau tricolore, qui s’abaisse trois fois à mon passage. Je regrette de ne pouvoir répondre, le mien étant fixé à un des montants extérieurs.
Je prends de la hauteur et rencontre à nouveau ma satanée vague de chaleur, qui heureusement ne porte que très peu.
Je suis pourtant très long à monter à 300 mètres, enfin je débouche de cette plaine dans une autre. Je peux me repérer facilement quoique pas mal secouer et je reconnais Nismaïl que je devais rencontrer sur ma droite. Montant encore, au bout de 35 minutes, j’arrive à Fez… Quelle joie !… Je me mets à chanter, tant je suis heureux !
Je contourne la ville en lançant les proclamations écrites en arabe, et j’atterris ensuite, après avoir reconnu mon terrain, à côté du camp français.
Telle fut mon arrivée à Fez, et celle de mon brave biplan Bréguet qui fut merveilleux pendant le dur voyage.
Aussitôt entouré par les officiers supérieurs de la garnison, on me donna quelques nouvelles de Paris. Depuis une semaine, je n’étais plus au courant de quoi que ce soit. Il ne me reste plus rien à dire, sauf le bonheur que j’éprouve à avoir été le premier pilote ayant fait un raid aérien au Maroc.
HENRI BRÉGI
