Jean MermozImprimer
Auteur : Jacques Mortane
Année de publication : 1937
Editeur : Plon
Le lundi 7 décembre 1936, l’hydravion Croix-du-Sud à quatre moteurs devait entreprendre sa vingt-cinquième traversée de l’Atlantique Sud, emportant le soixante-douzième courrier hebdomadaire complètement aérien Afrique-Amérique du Sud. L’équipage prit place à bord dès le lever du jour: Jean Mermoz (23 traversées), Pichodou (38), tous deux pilotes, le navigateur Ezan (17), le radio Cruveilher (10), le mécanicien Lavidalie (20). Un premier essai ne fut pas favorable: de l’huile, échappée du moteur, empêcha la manœuvre de l’hélice à pas variable. Jean Mermoz fit demi-tour, se reposa à Dakar. La réparation fut effectuée et, à 6 H. 52, les cinq hommes d’élite s’envolèrent: dernière vision aux yeux des vivants.
Pendant près de quatre heures, les messages se succédèrent avec régularité. A 10 H. 47, ultime appel: « Coupons moteur arrière droit… » Puis plus rien. Jamais un radio ne termine ainsi: si tout s’était passé normalement à bord, malgré le danger, il aurait ajouté « S.O.S » ou « allons amérir » en indiquant la position exacte. Ce laconisme fait peur et permet, malgré le mystère, de situer presque à coup sûr l’heure de la tragédie. L’arbre porte-hélice du moteur endommagé avait dû accomplir des ravages ou l’appareil déséquilibré était tombé avec la violence accrue de ses 23 tonnes et s’était englouti au plus profond de l’Océan.
La même catastrophe s’était produite le 10 février 1936: l’hydravion du même type, Ville-de-Buenos-Aires, disparut de façon aussi énigmatique avec les pilotes Ponce (21 traversées), A. Parayre (5), le navigateur Lhotellier (10), le radio Manet (18), Barrière, directeur du réseau d’Amérique d’Air-France, et Collenot (10), mécanicien favori de Jean Mermoz, avec lequel il avait vécu des aventures dramatiques. Ainsi, à dix mois de distance, onze de nos plus vaillants héros de l’aviation anonyme ont disparu. Il ne suffit pas de les pleurer, il convient de prendre des mesures pour éviter le retour de pareilles hécatombes. Par un affolant quiproquo, le vendredi 11 décembre, on crut pendant toute la soirée que Mermoz et ses camarades avaient été retrouvés. Une dépêche le fit croire. Pourquoi avoir tué deux fois ces héros ? Ils ont des mères, des parents, des amis. Pourquoi augmenter le désespoir en donnant une lueur d’espoir ?
L’erreur provenait du ministère de la Marine du Brésil. Un bavardage, sans doute, une indiscrétion et le monde aussitôt alerté reprit confiance à la pensée que les naufragés vivaient. Si l’on avait réfléchi un instant, on se serait abstenu de procurer aux familles cette douleur supplémentaire ; l’hydravion, prétendait-on, flottait à 130 milles à l’est des rochers de Saint-Pierre et Saint-Paul, c’est-à-dire à quelques centaines de kilomètres de la côte brésilienne alors que l’accident s’était produit à 700 kilomètres environ de la côte africaine. Par quel miracle, la Croix-du-Sud aurait-elle pu se trouver dans de tels parages ?
Les fausses nouvelles sont fréquentes lors des drames aériens: rappelez-vous le câblogramme annonçant l’arrivée de Nungesser et Coli, le 6 mai 1927, à New-York !Celui qui concernait Jean Mermoz avait été expédié de bonne foi, il ne s’agissait pas d’un raffinement de maniaque de l’épouvante, comme il arrive trop souvent, mais il était trop laconique pour qu’on lui accordât la moindre créance et les détails qui suivirent étaient invraisemblables. Mais la joie de tous était telle qu’on ne voulait pas mettre en doute les faits annoncés. Hélas ! malgré notre volonté de nous accrocher avec ferveur à la moindre possibilité de retrouver ces vaillants sains et saufs, il fallut bien nous rendre à l’évidence: l’épouvantable disparition devait remonter au moment du dernier message et l’Océan, une fois de plus, gardera le secret de son assassinat. De grands Français, parmi lesquels le plus grand de tous; nous ont été ravis dans la force de l’âge.
