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LA CONQUÊTE DE L’AIRImprimer

Auteur : PAUL KARLSON

Année de publication : 1956

Editeur : Buchet/Chastel

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NAISSANCE D’UN REVE

De tout temps, l’homme a essayé d’imiter l’oiseau. La facilité évidente, la rapidité et la parfaite maîtrise du vol qui se perd dans l’immensité aveuglante du ciel, la précision et la puissance du rapace fondant sur sa proie, les virages hallucinants, l’immobilité pensive, la capacité de se jouer des obstacles, — tout cela devait inévitablement se graver dans l’âme humaine, cette région des rêves et des ambitions fabuleuses, bien avant que le cerveau ne fût parvenu à le formuler dans une pensée nettement définie.

Les bêtes vivant sur la terre ferme étaient plus fortes que l’homme, plus grandes, plus rapides. Leur masse brisait l’enchevêtrement des plantes, leur course faisait retentir de son tonnerre le sol des steppes, et dans les grottes, l’ours des cavernes, tiré de son sommeil par les cris et les brandons des chasseurs, dressait en grondant ses formes gigantesques. Mais tous ces animaux, malgré la supériorité de leurs muscles, étaient de la même essence, de la même espèce que l’homme, ils habitaient le même domaine, ils étaient incapables de s’en évader.

Les oiseaux, eux, étaient différents : ils connaissaient le grand secret. Il leur arrivait, certes, de se poser sur la terre où ils se mouvaient maladroitement, devenant une proie facile. Tout au moins en apparence, car ils conservaient la faculté de s’évader dans l’espace, domaine tout proche et pourtant inaccessible. Peut-être le premier désir de s’élever dans les airs naquit-il de la colère impuissante d’un être primitif qui, sur le point de saisir son gibier, l’avait vu s’échapper en quelques coups d’ailes.

Aujourd’hui encore, alors que l’homme vole depuis plus de cent cinquante ans, cette troisième dimension qu’est l’altitude nous reste étrangère. Nos estimations sont faussées. La terre ferme paraît mystérieuse dès que nous nous élevons de cinquante à cent mètres, elle n’est plus qu’un décor, aussi irréel, aussi flou que les nuages. L’aviateur devient lui-même le centre de l’univers, et dans sa liberté arbitraire, il semble quitter le sol pour toujours. Pour lui, la loi de la pesanteur est abolie, et lorsqu’il tombe, c’est la terre qui, à une allure vertigineuse, monte à sa rencontre, jusqu’au choc fatal.

Eh oui, c’est bien un mystère, une véritable magie, qui nous sépare du monde des oiseaux. Celui qui connaît le « Sésame ouvre-toi », qui trouve le courage de quitter le domaine des hommes, celui-là pourra s’élever. C’est de ces pionniers qui risquaient leur peine et leur vie, de leurs efforts et de leurs déceptions, de leurs rêves et de leurs victoires que nous parlerons dans ce livre.