Le siècle de l’avionImprimer
Auteur : de Levis Mirepoix, Beaubois
Année de publication : 1949
Editeur : Librairie Arthème Fayard
Le livre que je présente ici à votre connaissance est intitulé « LE SIÈCLE DE L’AVION ». Un sujet d’aussi vaste envergure pouvait fournir matière à plusieurs volumes; le condenser en un seul, sans rien négliger d’essentiel, aura été un des mérites de ses auteurs: Charles-Henri de Levis Mirepoix et Henry Beaubois.
Charles-Henri de Levis Mirepoix, inspecteur général de l’Aviation Civile et Commerciale, est un véritable praticien de l’aviation. Engagé en 1941 dans les services de transports aériens alliés, il a effectué de nombreuses traversées transatlantiques pendant la guerre et assuré un commandement actif dans la R. A. F. jusqu’au débarquement des troupes alliées en France. Ces brillants états de service lui valurent d’être appelé, dès la libération de la France, au cabinet du Président du Gouvernement provisoire où il fut chargé par le général de Gaulle de la liaison avec la marine et l’aviation civile.
Pour compléter l’apport d’un praticien tel que Levis Mirepoix, nul ne pouvait être mieux qualifié que Henry Beaubois qui, depuis quelque quarante ans, c’est-à-dire depuis les premières heures de l’aviation, en a suivi les progrès au jour le jour en adepte passionné, et a su rassembler toute une précieuse documentation technique et photographique. Non seulement cette documentation est d’un grand intérêt pour l’histoire de notre aviation, mais M. Beaubois a pratiqué lui-même tous les modes de locomotion aérienne. Il continue de jouer auprès de l’Institut Français du Transport Aérien son rôle d’informateur et de consultant pour toutes les questions concernant l’aéronautique d’hier et d’aujourd’hui.
Le Siècle de l’Avion traite un sujet non seulement vaste, mais extrêmement complexe, du fait que l’aviation, par ses applications multiples et ses continuels progrès, pose des problèmes toujours nouveaux. Aucune nation ne peut s’en désintéresser, et moins que toute autre la France, à laquelle revient l’honneur d’avoir été l’initiatrice des premières tentatives de l’aéronautique. Charles-Henri de Levis Mirepoix et Henry Beaubois nous parlent d’abord des débuts de l’aviation en, France, de l’expérience aéronautique de la guerre de 1914-1918, de la magnifique période dite « des grands raids » et de l’évolution de l’aviation militaire de 1939 à 1945. Dans une seconde partie, ils nous rappellent ce qu’est un avion, comment il vole, quels sont les différents types de moteurs qui l’équipent, et ils parlent enfin des matériels les plus modernes et de leurs tendances futures, sans négliger d’aborder les questions primordiales de l’infrastructure et de la sécurité aérienne.
C’est guidé par ce résumé de l’histoire de l’aviation et en me livrant d’abord à certaines considérations générales dont certaines sont bien connues, mais en tout cas de vérités utiles à rappeler, que je vous parlerai de la façon dont la France doit, à mon avis, poursuivre son action dans le domaine aéronautique afin de sauvegarder ses intérêts essentiels et de reprendre une place digne de celle qu’elle avait jadis. La France doit, en effet, à l’héritage d’un passé glorieux, des devoirs qu’elle ne saurait méconnaître. La France possède l’empire colonial le plus important après celui de l’Angleterre. Pour elle, comme pour l’Angleterre, une aviation marchande ainsi qu’une aviation de protection et d’intervention importantes sont indispensables, sous peine de déchéance. L’avion peut aller partout où il y a de l’air, partout où il y a de la vie, il peut se déplacer à des vitesses inconnues avant son avènement et en se moquant absolument de tous les obstacles naturels du sol.
Les conséquences de pareilles possibilités sont immenses et beaucoup plus importantes, beaucoup plus nombreuses dans leur application qu’on ne l’imaginait d’abord. Or, nous ne pouvons pas plus échapper à ces conséquences que nous n’avons échappé à celles des autres conquêtes du génie humain. L’aviation d’hier était limitée à des vitesses de l’ordre de 500 km l’heure; aujourd’hui la vitesse de 1.000 km/h a été atteinte; demain, grâce aux statoréacteurs (invention française) il sera possible de voler, à 30 kilomètres d’altitude, à des vitesses de 3.000 km/h et de relier Paris à New York en deux heures.
Cette dernière conquête s’est développée d’abord en France, comme s’y était développée celle de l’automobile. C’est ce que démontre ce livre grâce auquel vous revivrez les premiers vols de Santos-Dumont en 1907, ceux de Voisin, de Blériot, d’Esnault-Pelterie, mes propres tentatives et toutes celles qui leur ont succédé. La France prit à cette époque, entre 1907 et 1914, une place unique dans le monde. Toutes les nations voisines vinrent se documenter auprès de nous pour poursuivre cet effort sur leur propre sol. Elles avaient alors compris les leçons de l’histoire qui enseigne que, sans des moyens matériels supérieurs, les qualités morales sont vaines.
J’ajoute que ces moyens matériels sont également indispensables à la prospérité économique d’un pays. L’avion est devenu un des instruments de travail dont aucun peuple ne peut plus se passer. L’avion, mieux que le navire, le chemin de fer et l’autoíobile, deviendra de jour en jour l’instrument le plus propre à développer le commerce sous toutes ses formes entre les hommes et augmenter le rendement de leur activité. Il apparaît d’ailleurs, de toutes les études qui ont été entreprises – et j’en ai fait certaines pour ma part – que le prix de revient des transports aériens à la tonne-kilométriñue ne sera pas éloigné de ceux des autres modes de locoíotion actuels; dans sa forme de demain, ces prix seront considérablement abaissés. On peut conclure que les grands avions de demain ne pourront être concurrencés par les autres modes de locomotion: il faut en être profondément convaincu.
Du point de vue militaire, les états-majors des armées du monde entier ont compris que l’aviation a bouleversé l’art de la guerre; hier encore, l’avion n’était que l’auxiliaire des autres armes; dans l’avenir, les autres armes seront les auxiliaires de l’avion devenu roi, et tout lui sera subordonné. Je pense qu’il est superflu de trouver des arguments supplémentaires pour vous démontrer qu’aucune nation ne peut négliger de travailler au progrès de la locomotion aérienne. Au surplus, la lecture de cet ouvrage vous en convaincra. Dans une telle compétition, quel rôle joue la France ? Sans méconnaître l’importance de l’effort entrepris, on est bien obligé d’avouer que, malgré les prouesses retentissantes de nos grands pilotes, elle n’a pas su maintenir la prédominance des temps passés ! Il est grand temps que l’on se montre enfin chez nous plus hardi.
Du point de vue des laboratoires, la France avait jadis tenu le premier rang, grâce à l’initiative généreuse de Gustave Eiffel dont le laboratoire de la rue Boileau est toujours en service, puis à celle de Henry Deutsch de la Meurthe, qui avait fait don à l’Université de Paris de l’Institut Aérotechnique de Saint-Cyr. A ces deux établissements se sont ajouté depuis des laboratoires d’État plus importants. Mais un nouvel effort est nécessaire pour nous mettre au niveau technique actuel. La magnifique soufflerie sonique de Modane doit être complétée par la réalisation de souffleries soniques et à compression variable, d’au moins 3 mètres de diamètre. Quant aux lignes aériennes, c’est également l’initiative privée qui a fait naître les premières en France en 1919, lesquelles se sont trouvé être les premières dans le monde. Pour donner toute sa vitalité à notre réseau commercial, il faut encourager l’établissement des transports aériens privés, qui doivent pouvoir vivre à côté de la Compagnie nationale « Air France » Il faut aussi, pour permettre à l’industrie de s’équiper, que le programme du gouvernement s’étende sur quatre ou cinq ans et ne soit pas entravé par des considérations financières étroites. Equilibrer un budget est bien en soi, mais le faire en condamnant l’industrie à la stagnation ou à la régression est détestable.
L’avenir de l’aviation française sera celui que nous voudrons qu’il soit: que les ingénieurs français poursuivent leurs travaux, notre technique ne le cède en rien dans cette grande compétition à celle de nos rivaux. Le génie français n’a pas été atteint par la bataille militaire de 1940. Sur le plan économique, avec l’aide de la science et de la technique; nos industries pourront regagner leur place de jadis. Ainsi, nous resterons dignes de la France, dont les épreuves présentes ne peuvent faire oublier le grand passé. Pour ne pas retomber dans les faiblesses, les impuissances qui ont marqué l’histoire des vingt dernières années, il apparaît indispensable que les dépositaires de l’autorité qui gouverne la France aient la possibilité de décider et d’appliñuer des programmes à vues larges et à longue échéance
